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- Lorraine-contre-offensive-Somme-Aisne - 

(Partie 1)

 

"Je maintiendrai".

1er janvier 1918.

Dominus fortitudo mea Fiat mihi secundum verbum tuum.

(Seigneur, ma forteresse, qu'il me soit fait selon ta parole)

 

Le 1er janvier 1918

          Miniéville. Meurthe-et-Moselle.

          Il faut compenser l'absence par le souvenir. La mémoire est le miroir où nous regardons les absents.

          A(?). Joubert.

          Grosse émotion à l'arrivée aujourd'hui, de ce cadeau.

          Plus grosse émotion encore en ouvrant une enveloppe où je trouve la photo de "mon Pierrot". Quand donc ô mon Dieu, aurai-je un fils ? "Mon fils" ? Ces deux mots m'étreignent de joie et d'angoisse. Toute ma vie reflue vers cet espoir. Et c'est tout le problème de mon avenir. Pour cette année encore, tout est en suspens, il faut se battre, acquérir le droit d'être vivant, la fierté d'être un homme. 

          Incident significatif à la popote.

          A table nous arrosons les galons de notre sergent fourrier Decker. A ses bouteilles s'ajoutent les trois bouteilles de simili-champagne offertes en supplément du Jour de l'An par l'Intendance. Je propose un double ban pour le fourrier et son "Sauternes" - Il est battu.

          - Un ban pour "la République" qui nous offre ce soir un verre de champagne !

          - A l'eau la République.

          - Alors, un ban pour le Roi ? Dis-je ? Non !

          - Eh bien, un pour la France ? Oui ! Un ban pour la France !

          Le 2 janvier - Miniéville. Ciel gris, neigeux. Quatre obus sur le village. Départ de Cugnot au C.I.D. Arrivée du caporal Bach et huit hommes.

          Rassemblement des travailleurs pour les ouvrages de défense - Retard - Prise de bec entre le lieutenant Pointurier et l'adjudant Faure :

          - Dites, Faure, il ne faudrait pas me prendre pour un bleu !

          - Ni vous non plus, mon lieutenant…

          A Brest-Litovsk, les maximalistes se hâtent de préparer le traité de paix pour assurer à leur parti l'appui de la poigne allemande. Je crois que l'intervention des troupes allemandes dans la crise intérieure russe devancera celle des Japonais.

          Et les Allemands ne sont pas moins pressés de traiter pour dégager un immense front, et aussi pour mettre la main sur le merveilleux empire colonial qui s'offre de se donner à eux…

          Pauvre Russie qui va être dépecée par ces trois larrons : les fous bolchevikis, les Japonais, les Allemands.

          Ceux-ci étant les plus forts et les plus proches auront la part du lion.

          Les Russes ont besoin d'hommes instruits et intelligents pour mettre en valeur leur pays, il leur faut des moniteurs : ils vont être servis à souhait. En un sens, Lénine n'a pas tort de s'adresser aux allemands, ils sont assurément les plus propres à la transformation rapide de la Russie en un pays moderne. Seulement, à quel tarif habilement désastreux ? Nous serons bientôt fixés…

          Le 3 janvier - Miniéville.

          Ciel clair - Air vif - Au P.R.2 aspirant Jacquinot 11ème Compagnie, 767.

          Reconnaissance du secteur à prendre prochainement. Les lignes à contre-pente avec l'appui du bois où sont les installations d'accès, de commandement, de réserve, de seconde assistance.

          Le Decauville court sous la futaie entrelacée de barbelés ; les pistes avec tapis japonais se glissent dans les taillis ; ce doit être un délicieux séjour d'été, que cette forêt où les arbres n'ont pas été ébranchés par les obus.

          L'organisation de la première ligne est très forte, et confortable, au point que les occupants m'ont accueilli avec cette phrase inattendue :

          "Déjà la relève !"

          Ils semblent préférer leurs abris chauffés, leurs petits postes tranquilles aux chinoiseries harcelantes des cantonnements. Je les comprends. En été le secteur doit de présenter sous l'aspect d'une villégiature, offrir une cure de repos, de silence, d'insouciance.

          Devant les lignes une belle plaine ondulée. A mille deux cents mètres, le village de Domèvre où l'on distingue, à la lisière, le dos de chenille des retranchements ennemis.

          Entre eux et nous, une attirante zone de patrouilles…

          Là-bas sur la colline en face, à mi-pente, Domèvre en partie intact, en partie incendié ou démoli. La fumée bleue montait des cheminées…

          La marche par la neige, dans l'air vif, à allure très rapide, m'a donné des ardeurs de chasseur.

          Le 4 janvier - Miniéville.

          Travaux de défense sur la crête près du village.

          Les hommes disponibles de la Compagnie sont mis à la disposition du génie qui organise des abris et positions pour mitrailleuses.

          Réveil 6 heures. Départ 6 heures 30.

          Par le froid sibérien de ces matins-ci, - 22, c'est dur de partir si tôt et de piocher la terre gelée toute la journée.

          Les hommes courageux, actifs, mis à la tâche achèvent pour 11 heures, sont libres l'après-midi ; les autres doivent retourner au chantier à 13 heures et continuer parfois jusqu'à 16 heures.

          Aussi, les mauvaises volontés à être parmi les travailleurs se manifestent-elles de la façon classique : ce matin, vingt-deux malades ou prétendus tels à la visite.

          Quinze ne sont pas reconnus, et ont fait du maniement d'armes cet après-midi, ordre du Capitaine.

          Moi, étant libre cet après-midi, j'ai écrit quelques lettres et bouquiné un tantinet. L'anglais entre tout seul dans la tête.

          Le 5 janvier - Miniéville. Bois Banal.

          Reçu lettre de Malblanc.

          Préparatifs de montée au secteur.

          Mise en route de la Compagnie à la nuit tombante.

          Elle monte la colline blanche dont la neige grésille sous les pas. Elle monte d'une allure tranquille et d'une humeur insouciante et gaie. Jamais un profane ne supposerait que cette troupe monte aux tranchées de première ligne. Nous-mêmes n'en avons pas l'impression.

          Tout est si calme, d'un calme si étrange à ceux qui descendent du Chemin des Dames et de Verdun, que nous allons "là-haut" comme pour un simple changement de cantonnement.

          Je compare cette allure des cœurs si dégagée, si distraite, avec cette invisible mais sensible tension nerveuse, ces cœurs crispés, péniblement soumis à la discipline de marche en avant, quand nous montions pour la première fois le ravin de Vendresse ou la cote du Talou…

          Le froid ne mord pas la troupe en marche. Il s'attaquera avec plus de force aux sentinelles. J'ai installé Faure à son C.R. et je rentre me coucher à la sablière enfumée.

          Le 6 janvier - Bois Banal.

          L'air glacé glissant par l'escalier a entrecoupé mon sommeil de fréquents réveils.

          La fumée persistante du poêle de fortune mal agencé m'a fait rêver d'attaque par les gaz asphyxiants…

          Cet après-midi, j'ai fait le tour du secteur. Les entrées des P.R. avec leurs ponts-levis, leurs herses en fil barbelé et la guette ont un aspect moyenâgeux.

          A l'une des portes, j'ai trouvé mon brave Favre. Il m'a très gentiment souhaité la bonne année.

          La ligne est protégée par un formidable réseau.

          La ligne ennemie est dissimulée à contre-pente.

          Quelques encouragements et conseils en passant à des poilus de la 3ème Section, une indication pour leur installation. L'un d'eux me dit :

          Oh ! si c'était vous qui soyez avec nous ça marcherait mieux qu'avec l'adjudant P.

          Le 7 janvier - Bois Banal.

          Rafales de 150 sur la forêt. Retour de l'aspirant Fourquez.

          Travaux de déblaiement des tranchées du réduit.

          Pluie et vent qui boivent la neige. Émouvante lettre de nouvel an de M. Fourgeot où transparaît toute la limpidité de son âme droite et la profonde sincérité de son cœur.

          Lloyd George vient de prononcer un formidable discours.

          Les "buts de guerre" des Britanniques ne sont pas déguisés sous des phrases creuses, ni empâtés dans de vagues et vaseuses généralités. C'est clair, c'est net, c'est accablant pour l'ennemi, significatif pour les fous de Russie, réconfortant pour la France mutilée et saignée, c'est convaincant, d'une logique courageuse et loyale pour les pacifistes, pour les vrais, ceux qui ne sont pas des pleutres honteux.

          Le 8 janvier - Bois Banal.

          Réponse de Jeanne Monniaux. Inquiétude au sujet d'Henri Gir. Journée calme. la neige est revenue.

          Le Colonel Robert rapporte cette saisissante réflexion d'un officier d'État-major :

          "Un chef de section qui fait son devoir est un homme mort".

          Terriblement vrai. Le massacre des élites au cours de ces quatre années en est la preuve.

          Maurice Colin, Etevé, Péguy et des milliers d'autres héros de toute valeur ont payé de leur vie l'accomplissement scrupuleux de leur service. La mort les a frappés pour un geste consciencieux.

          Mon vieux, tu vois et tu sais ce qui t'attend ! Ce n'est pas réjouissant. Mais la nécessité, l'impérieux devoir de prêcher l'exemple doivent être et seront plus forts que la crainte de la mort, je l'espère du moins à mon honneur. J'éprouverais une brûlure de honte si certains bruits pareils à ceux que j'entends sur Lavaux, Ducombeau et d'autres couraient sur mon compte.

          Rester caché dans un trou pendant une attaque, uriner au fond d'un abri dans une gamelle, commander de l'entrée d'une sape des corvées dangereuses, envoyer aux renseignements au lieu d'y courir soi-même, faire tuer les autres à sa place ; non, mon Dieu, prenez plutôt ma vie.

          Le 9 janvier - Bois Banal.

          Lecture du carnet de guerre d'A. Thierry. Déchirantes sensations sur les misères, les tortures, les hontes de la retraite en août 14. Un patriotisme admirable. En touches discrètes il décèle qu'un grand amour donne du sens et de l'élan à son sacrifice. Et voici que par répercussion il me vient du fond du cœur malade comme un renvoi d'amertume et de tristesse. Je regarde en moi, et c'est navrant. Cette évocation d'une affection soutenant une grande âme projette comme une lueur impitoyable dans le désert de mon cœur. J'aperçois avec déchirement ce paysage d'herbes mortes ; je sens plus âprement que jamais le crime envers moi-même que j'ai commis en laissant dépérir ma fleur sans pareille. Ma pauvre Madeleine !

          Quel air pur j'aurais pu respirer si j'avais retrouvé à temps ma foi et ma pureté et mon amour !

          Quelle heure solennelle et fatale j'ai laissé passer lorsque mon départ en campagne nous avait fourni l'occasion de nous retrouver, quand j'avais ravivé ton espérance. Pourquoi, mon Dieu, votre grâce m'a-t-elle alors manqué ! Où plutôt pourquoi n'ai-je pas pu ou su écouter la voix profonde ?

          Quel grand souffle héroïque serait venu de toi durant ces longs jours uniques de la campagne. De vous, ma pauvre très chère, qui étiez la seule âme au monde à qui je puisse ouvrir complètement la mienne. Comme vous auriez su me faire répandre pour vous, pour notre France, pour notre foi ce que j'avais de meilleur, de pur, de noble, et que j'ai laissé au souffle des vents contradictoires ou malsains s'éparpiller je ne sais où. Comme vous auriez su trouver dans votre grand cœur héroïque les paroles qui réconfortent, qui élèvent, qui galvanisent. Ma vie aurait un sens. J'avais ma voie toute droite, avec vous toute blanche me précédant, et m'attirant de votre beau sourire.

                    Or je vais maintenant, sans bien savoir où. Pas une âme qui m'entende ! Mes parents ne comprennent pas, C. reste silencieuse avec des coins irréductibles ou hostiles ou sans écho, M. n'arrive pas à me donner le besoin des confidences ; elle stimule mon intelligence, elle n'ouvre pas mon cœur. Je suis seul et triste. Mea culpa ! mea culpa… Alle Schuld rächt sich auf Erden ! (Toute faute se paie sur terre !) Misere mei deus, secundum magnam misecordiam tuam (Aie pitié de moi, Mon Dieu, dans ta grande miséricorde).

          Le 9 janvier - Bois Banal.

          Réponse de Melle Reculet. Retour de Than.

          La neige est revenue poser sa ouate sur la forêt. Dans le froid stimulant du matin j'organise les corvées de déblaiement : les équipes, la pelle à la main s'échelonnent le long des pistes, le long du Decauville.

          Le sergent Lacaque, un grand vosgien suractif, énergique, fabrique à grands coups de hache le bois qui enfumera l'abri.

          Il bougonne contre le gros Routhe qui laisse tomber le feu.

          Homo, pince-sans-rire lui crie au fond de l'abri : "Tu vas user tes poches, frappe pas si fort. Tu devrais au moins faire chauffer le manche de ta hache".

          Moi, je prépare ma page d'anglais tout en égouttant mon nez que la fumée fait remplir de larmes.

          C'est un peu scandaleux qu'en ce secteur paisible on n'ait pas d'autre poêle qu'un bidon de carbure pourvu d'une tôle vaguement tordue en tuyau.

          De temps en temps, les mitrailleuses déchirent une bande.

          On ne voit ni le Capitaine, ni le lieutenant. Je suis seul à avoir le souci de tous les travaux, des corvées et des gardes.

          Une reconnaissance est prescrite pour demain. Je demande au lieutenant s'il veut m'inviter à la promenade.

          Votre tour viendra par ordre, me dit le Capitaine. Patientez.

          Le 10 janvier - Bois Banal. P.A. Sablière.

          Tir de harcèlement de l'artillerie et des mitrailleuses françaises.

          Bonne et saine journée à travers la neige.

          Je suis chargé de dresser un croquis du secteur avec indication des réseaux, de leur nature et de leur état.

          A cet effet, j'ai parcouru la zone entre la première et la deuxième ligne. J'ai escaladé les réseaux, franchi boyaux et tranchées ensevelies sous la neige. Ce soir, j'ai été au-delà de la première ligne inspecter le réseau avancé et préparer le chemin à une reconnaissance que fera le lieutenant Carlier cette nuit avec sa section.

          Le Capitaine s'oppose à ce que j'y prenne part.

          Finalement, je suis enveloppé d'une bonne fatigue d'air vif et de marche pénible. Durant la veillée, croquis à dessiner. Cela remplace les lettres. Aujourd'hui pas de courrier. La neige a bloqué les trains.

          La Politique est en travail interne. Rien ne nous arrive plus, ni d'écœurant, ni de réconfortant.

          Paresse du troupier. Il est distribué du thé en feuilles et du sucre. Les soldats préfèrent s'en passer que de le préparer.

          Le 11 janvier - Bois Banal. P.A. Sablière.

          Le 10 janvier, 21 heures. Le courrier arrive. Et il m'apporte la nouvelle, la certitude de la mort de notre Henri ! O mon Dieu ! Que votre main est lourde ! J'attendais ce malheur ! Henri était trop droit, trop juste, trop bon pour être épargné. J'avais craint plus d'une fois que vous ne l'ayez désigné à la Mort ; puisqu'il semble écrit que vous ne laisserez pas survivre ceux qui avaient trop de divin dans leur cœur. Je ne puis pas encore pleurer. Je sens que tout s'ébranle en moi.

          Le 11 janvier - L'idée qu'il est mort ne m'entre pas dans l'esprit.

          Toute sa vie laborieuse tendue à l'effort pour édifier une maison heureuse, anéantie dans cette plaine nue de Champagne, loin de tout ce qu'il aimait !… A qui servira ce sacrifice ? Et quels sont les desseins de la Providence ? Je ne comprends plus…

          Le 12 janvier - Bois Banal. P.A.S.

          Il semble que les Allemands aient joué avec le feu en engageant leurs pourparlers de paix avec les bolchevikis.

          Les chimères de ces illuminés jettent une lumière crue sur les arrière-pensées et les sentiments cachés de l'Allemagne.

          Sous cette traînée de lumière où ils cherchent la paix, les Allemands semblent tous refluer en deux courants qui vont se heurter.

          D'une part, les fanatiques qui ne veulent qu'exploiter leur victoire et la folie russe.

          D'autre part les affamés qui, sentant la paix disparaître si les pangermanistes la veulent fixer ; se retournent contre ces derniers avec, dirait-on, un geste de colère, de gens las, de gens à bout, qui ont les moyens et l'humeur de casser les vitres et la vaisselle de la maison si on ne les écoute…

          La paix est peut-être plus proche qu'il ne peut apparaître à nos yeux endeuillés.

          22 heures. Je rentre de patrouille de vérification de réseaux. Pas un volontaire pour franchir le réseau extérieur.

          Le 13 janvier - Bois Banal. G.C.1

          Lettres de C. (major russe) de Louis Colin sur Jeune Comté. Réponse à C. de 23 à 24 heures.

          Chaque jour quelque gaspillage de matériel, de munitions, de vivres, etc, choque l'un ou l'autre. Réponse toujours servie :

          "T'en fais pas ! C'est la guerre d'usure !"

          Et on continue à détruire ou à laisser gâcher, par paresse, par insouciance, par lâcheté.

          Aujourd'hui, la même réflexion : "c'est la guerre d'usure" amena la réplique :

          - Oui, mais c'est quand même nous qui paierons après la guerre.

          - Ben ! S'il faut encore payer après avoir souffert ! Ah ! Non ! "Il" serait mal reçu le percepteur !

          Et cette idée d'une créance sur la société que les poilus s'attribuent avec quelque titre et quelque droit - prend dans leur esprit une force et des racines qui pourraient bien causer de désagréables surprises au gouvernement et à la société d'après-guerre.

          A la tombée de la nuit, je monte avec ma 1ère Section relever à G.C.1.

          Depuis que j'ai parcouru les réseaux de jour et de nuit le paysage et le terrain me sont familiers.

          Avant le départ j'ai réparti mes hommes par groupe de combat, j'ai expliqué à l'aide d'un topo sur la neige le dessin du secteur et le rôle des groupes. Bon entrain. Les hommes espèrent être mieux là qu'en réserve de Compagnie. Toute la soirée, installation des postes, vérification des consignes.

          Le 14 janvier - Bois Banal. G.C.1.

          Nuit sans incident. Au loin, les chiens aboient les chiens boches, dans la nuit.

          Ce matin, une douzaine de 150 - en deux directions, celle de droite, trop longue et trop à droite, celle de face, trop courte. La terre jaune vole en gerbe pâteuse.

          A déjeuner, la conversation s'engage sur cette voie épineuse : le patriotisme des genss du Midi. "Ils n'ont su faire la guerre qu'aux curés. En face des Boches ils ont eu les "colombins", dit Homo, et ils osaient dire qu'ils ne savaient pas pourquoi on les amenait défendre un pays qui n'est pas le leur".

          Méric riposte comme il peut.

          Je tâche de concilier les deux thèses en disant qu'individuellement les Méridionaux valent les autres, mais que leur groupement les diminue à cause d'un trop vif sentiment de leur province.

          Visite du secteur par le Colonel.

          Le Capitaine m'annonce et me présente :

          - Ah ! C'est vous le propriétaire de ce domaine qui me paraît très, très vaste.

          - Et bien enclos, mon Colonel.

          Il insiste avec sa bonhomie sur l'excessif développement du front à défendre. Il visite l'abri, les hommes et leur fait dire qu'ils aiment la soupe deux fois par jour. Chose décidée.

          Le 15 janvier - Bois Banal. G.C.1.

          Matin. Pose de barbelés dans une chicane. Pendant que mes hommes travaillent, je franchis le dernier réseau et sous la protection de la grisaille de la première aube, je vais faire un tour dans le "bled" ; sur la neige, traces de pas ennemis dont je repère l'itinéraire. Pas un coup de feu. Compte-rendu verbal au Capitaine.

          Après-midi, violent bombardement de notre artillerie sur les lignes ennemies qui encaissent en un silence dédaigneux ou prudent.

          Sur la droite, la canonnade est plus vive encore : c'est tout un événement dans ce secteur "pépère" où un obus est un phénomène, presque.

          22 heures. Dans ma ronde par cette nuit noire, Castay, à qui je dis un mot cordial sur cette obscurité humide et hurlante, me rappelle que ce n'est rien en comparaison de Verdun. Il me dépeint leurs souffrances et privations en décembre 1916 après la grande attaque. Gel, pluie, neige, terrain bouleversé et la faim. Ravitaillement impossible. Et humeur irascible des lignes, encore enfiévrées par la bataille.

          Le 16 janvier - Bois Banal.

          Réponse de Mme Bey. Imitation IV.9.

          16 heures. La reconnaissance de la nuit dernière par le vent et le noir n'a pu donner aucun renseignement.

          Je m'offre à aller avant la nuit jusqu'à la sablière suspecte, et peut-être de découvrir quelque chose. Chacun autour de moi fait des objections, prophétise la bûche, le Capitaine m'autorise.

          J'ai demandé à trois hommes de m'accompagner. Sans hésitation Guyaumard, le Breton, Boyard, qui par son allure autant que son nom rappelle les guerriers du XVIème siècle, et Richard, un grand diable brun, m'ont dit oui.

          J'ai conscience de mon imprudence ; je me rappelle l'assurance que j'avais donnée de ne faire que mon devoir, mais, qu'ils me pardonnent, j'ai confiance.

          Nous verrons. Les expérimentés exagèrent le danger.

          20 heures. Nous nous sommes promenés dans le désert. La sablière semble inoccupée. Nous nous sommes aventurés au delà du premier réseau, nous avons longé la route qui ferme notre horizon et nous n'avons rien vu, rien entendu.

          Mes trois gaillards sont allés hardiment. Nous rentrons parfaitement amusés de notre escapade.

          Le 16 janvier - Bois Banal.

          Une patrouille.

          A trois cent mètres en avant de notre tranchée de première ligne court une route bordée de grands arbres. Vers la gauche elle disparaît dans la déclivité d'une "sablière", masquée par un rideau de buissons. Cette sablière est le cauchemar du Commandement. Est-elle occupée, est-elle organisée ? Mystère. La jumelle révèle un réseau, c'est tout. Aussi on envoie patrouille sur patrouille de reconnaissance qui, quand elles sont faites par un officier froussard ou ultra prudent, se bornent à une sortie de nos fils de fer, ou à une précautionneuse approche des barbelés ennemis.

          - Elle est occupée, conclut un compte-rendu.

          - Elle ne l'est pas, affirme un autre.

          Enfin la nuit dernière, une troisième reconnaissance faite par l'obscurité épaisse et grand vent n'a rien vu, rien entendu.

          - Je suis sûr que trois hommes à la tombée de la nuit en découvriraient bien davantage que toutes les reconnaissances en force, dis-je au Capitaine. Si vous voulez j'irai ce soir sur la route.

          Le Capitaine ne s'y opposa pas.

          L'après-midi je fis appeler Guyaumard, le grand Breton silencieux, Richard qui se grimerait si facilement en Touareg et Boyard, dont les allures comme le nom rappellent les rudes guerriers du XVIème siècle.

          Je les conduis au parapet, je leur décris le terrain, la route, le réseau, la sablière ; j'illustre ma description avec le plan directeur ; je leur indique les vaines tentatives des patrouilles précédentes, les facilités d'accès au chemin et j'ajoute, mentant un peu : le Capitaine me demande d'aller jusqu'au coin de la sablière, à la route, là-bas, ce soir. Je vous ai choisis. Voulez-vous venir avec moi ?

          - Oui, mon adjudant, dirent-ils sans hésitation.

          - C'est entendu pour ce soir à la tombée de la nuit, si le vent s'apaise.

          Et quand vint l'heure chacun disait son mot :

          - Ils serront faits comme des rrats, disait Méric, avec son accent de Toulouse.

          - Ben ! C'est pas moi qui voudrais aller faire des tournées comme ça !

          - Ramenez-nous un Fritz par les oreilles, nous disent d'autres.

          Les poches pleines de grenades, les pistolets chargés, Boyard avec son F.M. nous passons nos barbelés et nous marchons à vive allure de front en suivant le fond du vallonnement. Nous marchons comme des chiens flairant le gibier sur une piste, le sang giclant bien du cœur à l'ardeur de la chasse. A nous, au lieu de l'instinct du fauve à l'approche du combat, c'est la présence du danger qui nous stimule et par contre-effet nous y mène plus vite, s'il existe.

          Nous voici à cent mètres de la route. Il vaut mieux raser le sol, se baisser dans le sillon - puis c'est la marche à quatre pattes, extrêmement fatigante, puis la marche rampante sur le chemin parsemé de flaques d'eau. Nous atteignons la route. Rien, silence absolu ; un réseau de fils barbelés, un arbre couché en travers.

          Si nous la franchissions ? Je songe à quelque mitrailleuse traînant brusquement son balai de métal sur cette chaussée… Mais non ; c'est un paysage désert. Allons. Et nous rampons d'un fossé à l'autre. Silence. Puis une feuille morte frémit, et le sang a un bouillonnement subit aussitôt calmé quand la feuille continue sa danse inoffensive.

          Boyard resté en arrière vient nous rejoindre à grandes enjambées. Je ne le reconnaissais pas tout d'abord et j'ai eu une seconde cette pensée : un Boche ?

          - Ça va mon adjudant ? me dit-il.

          - Mais oui, il n'y a pas un chat ici.

          Après inspection d'un vallon placé devant nous il faut faire face à la fameuse sablière où la route se plonge comme dans un grand four. Voilà des buissons noirs avec des formes suspectes. Inspectons. A pas de loup, à pas d'escargot presque, nous glissons vers les formes où il y a le silence mystérieux des choses ou bien la mort en embuscade.

          Pourtant je ne songe pas qu'une pression sur une gâchette peut s'exercer d'une seconde à l'autre et qu'une balle tirée à bout portant nous coucherait là et comme tant d'autres. On est absorbé par l'observation dardante. Les regards se plantent dans chaque masse noire comme pour l'éprouver et voir si elle réagit ou si elle est inerte. On plante, dans les romans, des fers rouges ou des aiguilles dans les chairs des cadavres pour s'assurer qu'ils sont bien des cadavres. Ainsi nos yeux dans les choses. Et toute l'attention reste accrochée là, de sorte que la peur n'a plus un levier disponible pour nous manœuvrer. Puis le soin d'éviter, ou d'enjamber un fil barbelé, sans bruit, c'est un art qui vous passionne quand c'est là, pour de bon, dans les fils ennemis. Et on s'y applique tout entier dès que vous savez que cette masse sombre là devant vous était un genévrier du talus, une branche cassée, une poutre abandonnée.

          Et l'on va. Et nous allions ainsi, Richard et moi. Je le rejoins pour lui demander à l'oreille : Quoi d'anormal ? - Rien.

          Y a-t-il des pas sur les îlots de neige du fossé ?

          - Non. Je tire ma montre. Six heures moins dix. Quoi, il y a trois quarts d'heure que nous sommes là ? Ce n'est pas possible que le temps ait passé si vite.

          Il me vient à l'idée que Boyard resté tapi contre l'arbre à l'entrée de la chicane, à nous attendre ne doit pas être de notre avis.

          - Est-ce que nous allons plus loin ? fis-je à mon brave compagnon.

          - Si vous voulez.

          - Et si nous retournions ? On va s'inquiéter de notre absence. Le lieutenant Pointurier évaluait la durée maxima de notre escapade à un quart d'heure ; voilà une heure que nous sommes partis.

          - Si vous voulez.

          - Eh ! Bien rentrons.

          Nous revenons un peu moins prudemment. A cinq pas de la chicane un brusque et à demi proféré : "Halte-là" nous cloue sur place !

          - C'est nous, dis-je à mi-voix.

          C'était Boyard, prêt à faire feu, qui n'était pas sûr de nous reconnaître et nous prenait pour des "Fridolins".

          - Si c'en avait été un, j'allais lui servir quelque chose, me dit-il. Un moment j'ai cru que c'en était deux qui allaient passer par la gauche pour vous "chauffer". Je me disais : "Attends, vous n'aillez pas aller loin (sic). Je vous tenais au bout de mon fusil ; un chargeur y passait…

          Nous nous retrouvions tous les quatre au coin d'arrivée sur la route.

          La lune s'était levée ; un fin croissant faisait pâlir la plaine. A grandes enjambées, comme au retour d'une bonne partie de chasse, nous revenons à nos lignes. Je vérifie la direction de la chicane à l'aide de la boussole. Les camarades nous attendaient, gouailleurs.

          Combien en ramenez-vous, de Fritz ?… Et la fête était passée…

          Le 17 janvier - Bois Banal.

          Lettre à Malblanc sur affaire Caillaux et attitude des socialistes s'efforçant de donner à l'instruction un caractère politique (refaire une affaire Dreyfus).

          "Il est de clairs matins de roses se coiffant".

          Est-ce la bonne bourrasque de vie intense, de vie affrontant la mort qui me vaut ce bon réveil calme et clair de ce matin ? Je me sens, après quelques heures de sommeil comme pourrait se sentir un bon moteur nettoyé à fond, tous les rouages graissés, la pression contenue, prête à faire jouer toutes les pièces au moindre et premier déclic…

          Il y a longtemps que je faisais ma prière du matin. Aujourd'hui, elle est spontanée avec des élans venant des profondeurs éveillées et joyeuses.

Cet après-midi, le Commandant en tournée dans le secteur, m'a félicité de ma patrouille d'hier soir, il a fait appeler mes trois "tigres" et leur a promis de se rappeler leurs noms à la 1ère occasion pour une citation.

          Les hommes travaillent d'arrache-pied à relever les éboulements dans la tranchée sablonneuse. Les parapets s'écroulent comme par enchantement ou malice.

          Ce soir, la fausse alerte.

          Bordchaudy, le portier, rend compte qu'il a laissé passer et repasser une patrouille de trois hommes qui n'avaient pas le mot exact. Il ne connaît pas les hommes, il ne sait pas d'où ils viennent. Ils disaient aller au P.P. Je ne les ai pas vus.

          Un moment d'inquiétude, tout s'explique.

          Le 18 janvier - Bois Banal. G.C.1.

          A quatre heures je suis allé faire une ronde dans les boyaux écroulés, obstrués par la dégelée. Une de nos patrouilles partie à la même heure a éveillé l'attention des Boches, et comme des giboulées, des rafales de balles passaient sur nos têtes, tant et si bien qu'à cinq heures lorsque j'ai voulu faire tendre quelques barbelés dans une brèche du réseau, j'ai pris un apéritif au cuivre avant le déjeuner du matin. Un moment, j'ai bien cru que mes hommes, la face contre terre allaient être fauchés, on sentait le souffle de ces furieux ta ta ta ta nous frôler les reins.

          Après-midi, déménagement d'un abri à l'autre.

          Soir, une brassée de lettres.

          De Mme Veuve Bedu. "La pire souffrance c'est d'être seule au monde, de vivre pour rien, de ne se dévouer pour personne, de ne recevoir jamais une lettre attendue. Oh ! Ce facteur qui ne vient plus, vous ne pouvez pas savoir ce que j'en ai souffert !"

          De Melle Bisch qui s'est laissé entraîner à m'écrire plus longuement qu'elle ne se l'était proposé, parce qu'elle s'est retrouvée en face moi et que M. Cœurdevey n'est pas 'Monsieur Tout le Monde".

          La France est frémissante sous le coup de l'arrestation de Caillaux et la publication des télégrammes Luxbourg et Berenstorf.

          Nous serrons entre les dents ce cri de honte et de colère : "Canaille !"

          Je songe aux scrupules que fit naître sa lettre ouverte à Barrès ! Comediante !

          Le 19 janvier - Bois Banal. G.C.1.

          Reconnaissance du lieutenant Demais et 2ème Section à la sablière.

          2 heures du matin. Je rentre à mon abri après une ronde auprès de mes sentinelles. Nuit douce de mars. Étoiles atténuées dans une vapeur invisible, douces comme des regards au fond des yeux qui ont pleuré.

          Vers l'ouest une canonnade violente, on dirait une quinte de toux qui ne peut pas finir.

          Ceux qui ont supporté ce roulement sur leur tête anxieuse savent quelle horreur pèse là-bas : les malheureux !… c'est le seul mot prononcé, mais tout l'être jusqu'au tréfonds retentit de sympathie attristée. Un seul mot, un seul coup d'archet sur une corde et tout le violon jusqu'aux fibres invisibles du bois se met à vibrer.

          L'air est un peu âcre, comme s'il venait du large. J'ai faim plus que sommeil. Je croque un bout de chocolat en crayonnant ceci : secteur calme.

          Que Dieu garde ceux qui tremblent…

          20 heures. Satisfaction d'un chef : pouvoir proposer à un grade un subordonné qui en est digne. Avoir conscience de faire mettre un "right man on the right place" et traduire par un acte l'estime, l'admiration, la sympathie qu'on a pour un brave. Ai proposé ce soir : Guyaumard et Boyard.

          Le 20 janvier - Bois Banal. G.C.1.

          Dégusté des bouteilles de Graves pour arroser un "colis" de friandises.

          Le prêt a été payé hier - d'où commandes à la coopérative. Voici la liste des denrées et objets que le caporal Robert est chargé d'aller acheter pour la garnison de mon centre, trente-cinq hommes et pour une seule journée.

          Copie textuelle dans son désordre.

34 litres de vin.

16 paquets de tabac.

Environ pour 1 franc 50 de gruyère ou roquefort.

50 boites d'allumettes.

1 pile.

1 mètre d'amadou.

2 peignes.

1 savonnette.

½ livre de chocolat.

6 ½ livres de beurre.

4 douzaines d'huîtres.

2 paquets de bougies.

1 camembert.

4 pochettes de papiers à lettres.

1 toile émeri.

1 boite de confiture.

2 bouteilles de Graves.

          Soit une centaine de francs de dépense pour vingt-sept hommes, quatre caporaux, trois sergents.

          Ce soir à la tombée de la nuit ; le guet dans les hautes herbes sèches sur la terre molle dans l'air dangereux et doux.

          Un obus tombé sans éclater brise un manche de pelle devant mes hommes.

          "Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent". Hugo.

          Le 21 janvier - Bois Banal. G.C.1.

          Préparatifs de descente en réserve.

          Le Colonel Girard Commandant l'I.D. passe dans le secteur. Jette un coup d'œil à l'horizon, cherche à découvrir à la jumelle les lignes ennemies. N'a pas un regard sur l'organisation de la défense - encore moins sur la fatigue ou le moral des hommes. Il en rencontre un par hasard, qui a les oreilles repliées par le casque : il lui redresse son casque en disant : "Tu veux donc que les femmes ne t'aiment pas. Jamais tu ne trouveras à te marier si tu n'as pas plus de goût que cela".

          Il passe devant d'autres qui mangent la soupe :

          - Est-elle chaude ou froide, votre soupe ?

          - Chaude, mon Général.

          - Et elle est bonne ?

          - Pas trop mauvaise. -

          Qu'est-ce que vous avez avec : de la viande, du riz - et au chocolat, s'il vous plait ! Ça vous va ça.

          Silence.

          - Allons, vous êtes des gourmands…

          Il ne se doute pas de l'effet produit par son appréciation.

          Plus loin la tranchée obstruée est boueuse.

          Il s'arrête, demande s'il y a une grande longueur de tranchée inondée.

          - Une trentaine de mètres, mon Colonel.

          - Alors, retournons, ce n'est pas la peine de nous mouiller les pieds et d'attraper un rhume…(sic)

          Relève par la 2ème Compagnie. Aspirant Jacquinot. Sergents Regnault - Igier.

          Le 22 janvier - Ogéviller.

          Je suis resté la nuit en secteur pour la remise des consignes. Un dernier tour et je rejoins la Compagnie à Ogéviller. Arrivée à midi.

          Cantonnement de repos. Depuis quatre ans bientôt on reçoit des troupes. Tout est organisé à cet effet. Pour la première fois, je trouve une hôtesse fâchée, non pas de céder un lit mais de n'avoir pas de clients pour les trois lits qu'elle a préparés dans l'attente de cette relève.

          J'ai une agréable chambrette, bien meublée, propre.

          Cet après-midi, je savoure le rare plaisir d'une toilette complète et minutieuse.

          Il faut avoir fait seize jours de ligne sans se déshabiller pour soupçonner le plaisir d'u linge propre sur la peau.

          Depuis plusieurs jours, l'horizon est secoué d'un bombardement continu et lointain. On nous dit, nous pensons que c'est la préparation de la grande offensive allemande. Je n'y crois guère. L'heure me semble prématurée, mais j'ai une sorte d'obsession de tristesse à la pensée que ces misérables vont anéantir notre Nancy, le mettre dans l'état de Verdun. Toute la grandeur morale de ces villes subsiste, que dis-je, elle est projetée à des hauteurs inatteintes, mais dans quel état matériel ! L'invasion, le pillage n'auraient pas saccagé ces malheureuses cités comme leur défense héroïque l'a occasionné.

          Arras - Reims - Verdun - Nancy - Belfort ! Hélas.

          Le 23 janvier - Ogéviller.

          Lettre à Marie Mairey sur les projets de mariage de Marthe. Lettre à Louis Colin sur Flamberge.

          Les députés se battent à la Chambre. Deshayes :

          - "Vous déshonorez le Parlement". M. Pugliesi-Conti : "C'est une besogne dont il se charge lui-même".

          Cette phrase a fait hurler la Chambre. C'est cependant la seule dans de longs débats qui traduise bien l'appréciation du public et qui réponde à l'opinion du plus grand nombre des électeurs - en tout cas de la quasi-unanimité des soldats.

          - Salauds ! se sont jeté à la face les députés.

          - Tas de salauds, répond un long écho courant dans les tranchées.

          Les simples ne comprennent pas ces disputes déshonorantes, ils ne découvrent pas les féroces appétits et intérêts qui s'observent, s'attaquent, se heurtent.

          Une chose m'étonne, c'est qu'un permissionnaire n'ait pas encore jeté quelques grenades au Palais Bourbon !

          C'est un projet qui est dans l'air et sur beaucoup de lèvres.

          Journée de repos complet pour moi, mais le Commandement prend déjà la troupe pour le travail. On pousse !

          Autour de moi, le moral est ferme. Officiers et soldats ont la tranquille assurance que si les Boches attaquent, ils avanceront de dix kilomètres et se casseront le nez. J'ai idée que les civils sont plus las de la guerre que les soldats. Le sens national est plus clair ici que là-bas. Foule d'enfants gâtés, de cœurs lâches.

          Le 24 janvier - Ogéviller.

          Deuxième jour sans lettre.

          Les hommes ont fait seize jours de ligne. Ils sont descendus avec du linge où nichent les poux. On ne leur en a pas encore donné du propre. Ils n'ont pas pris de douche, on ne leur a pas davantage laissé le temps de se laver ou laver eux-mêmes leur chemise : le Commandement dès le lendemain de notre arrivée requiert tous les hommes disponibles pour les mettre à la disposition du Génie…

          C'est moi qui ce matin, accompagne le détachement des travailleurs.

          Les moniteurs du Génie indiquent un vague amas de terre à l'entrée d'une sape en construction : il s'agit de le transporter à quelques pas soit à la pelle, soit à la brouette.

          C'est un supplice de voir ce travail ! Je mange mon sang à voir tous ces hommes, les deux mains dans les poches, la pelle appuyée contre leur poitrine ou jetée à terre. Ils font le cercle autour des brouettes vides, regardent la tâche et disent des inepties, rouspètent contre le travail, contre les poux, contre tout.

          L'un commence-t-il à remuer une pelle, les autres lui disent : "Tape pas si fort. Tu gâtes le métier", ou bien : "T'auras du riz au gras, si tu fais tant de zèle".

          Et l'on reste désarmé devant cette flemme, ces bras croisés. Nous nous promenons de long en large, et c'est encore plus triste d'en regarder un qui soulève une pioche avec une lenteur irritante. Lorsque l'on fixe une tâche, on obtient quelque rendement, mais ici, les heures de présence sont imposées. Ils sont huit heures là, mais ne travaillent pas effectivement deux heures. Hélas.

          Le 24 janvier - Ogéviller.

          Aussi longtemps que j'ai été en ligne, ma pensée a été presque toute entière absorbée par l'intérêt que me causait le secteur. Et j'avais la satisfaction morale d'être un des hommes qui sont des hommes. Sans fierté outrecuidante, j'étais content de moi, j'avais la paix intérieure par l'oubli de tout ce qui peut me tourmenter, par l'application de tout mon être au dangereux devoir.

          Et voilà que dès la première heure où j'ai été détaché du fortin, dès ma première marche dans la libre forêt, j'ai ressenti les assauts de mon cœur malheureux ; les pensées tumultueuses m'assiègent avec entrain, le bonheur effondré se présente à mes …

          Le 25 janvier - Ogéviller.

          Départ du Capitaine Guize. C'est un coup grave pour le moral futur de la Compagnie. Nous sommes tous comme accablés de perdre un chef loyal et énergique, juste et capable, ce n'est pas une bagatelle, c'est un événement grave dans la vie d'une Compagnie.

          Un soleil paressant promet déjà le printemps. L'air est bleu, le ciel calme, l'horizon tranquille.

          On n'a d'autre signe de la guerre que les flocons blancs semés dans le ciel par les batteries anti-aériennes sur le sillage des avions ennemis.

          Promenade jusqu'au cimetière. La première tombe au bout de l'allée des platanes me fait sursauter :

"Victor Pierson - 12ème Dragons.

Mort au champ d'honneur

1er avril 1915".

          Je revois le bambin allant au collège avec son frère. Deux jumeaux aurait-on dit, je les vois bien sages, un beau col blanc sur leur tenue bleu marine, encadrant leur mère, la jeune femme blonde, debout devant la maison aux clématites de la rue de la gare. Et la petite ville de Baume a donné un de ses fils à ce cimetière de village.

          Le 26 janvier - Ogéviller.

          Lettre à Sergent Galliot - 54ème R.I. sur association de poilus, "les Sauvages, Le Fouet", d'après son article dans "École et Vie" n°14.

          Fraîcheur matinale. Ciel pur comme un lac. La buée monte des fontaines comme une prière.

          Je me promenais à midi.

          - Vous marchez bien vite, me dit un vieillard rencontré en chemin.

          - Mais oui, grand-père, c'est mon habitude.

          - Moi, je ne vais plus si vite que vous, j'ai quatre-vingt quatorze ans.

          Et la conversation s'engagea ainsi avec le vieux Martin Dupré, qui me raconta comment en 1870 il était cocher d'un médecin-major de Metz, lequel le fit exempter au conseil de révision de Leintrey par un médecin de connaissance…

          Si je n'avais pas eu égard à sa vieillesse ma langue qui me démangeait lui aurait dit :

          - Alors, vous étiez un embusqué, durant l'autre guerre ?…

          Les embusqués. Le nom est plus neuf que la chose, hélas !

          Ce soir, l'aspirant Fourquez du détachement d'Herbéviller est venu dîner avec nous.

          Grosse gaîté. Chansons idiotes et sales. "Galeries Lafayette", "Le tangui, tangui, tango !". Cris de fauves. Je ne m'amuse pas. A peine puis-je faire joyeux accueil à cette brave "Madelon". Je ne suis pas dans mon élément.

          Quelle vie ! Quelle pitoyable conversation à ces repas de popote ! Faute d'éléments honnêtes, sérieux ? Non, faute de "Stimmung" (esprit, ambiance). On ne fait un semblant d'unanimité que sur les saloperies.

          Le 27 janvier - Misère des vains regrets acharnés, inévitables. L'obscur demain et ses pierres d'achoppement. Rançon des maladresses, des aveuglements, des fautes du passé.

          Séance récréative organisée par les "artistes" du Bataillon !… Concours de la musique du régiment.

          Chansonnettes et monologues.

          Quel pitoyable répertoire.

          Huit morceaux sur dix ont pour thème des aventures de cocottes, d'enjôleuses ou d'adultère. Des cochonneries, encore des cochonneries. Et pour changer quelque chanson d'un sentimentalisme bébête : le suicide du clown, le vaurien patriote…

          "O solitude - ô pauvreté !"

          De toutes ces chansons de guerre, je ne trouve que "La Madelon" qui soit une chanson française. Les autres doivent être composées par des rastaquouères pourris qui traînent leur avachissement dans les bars des bas-quartiers. Où sont les fils de France à la claire et propre intelligence ?

          Lettre révoltée de Louis.

          Un nouveau Capitaine est annoncé.

          Le 28 janvier - Ogéviller.

          Lettre de Mme Colin.

          Reconnaissance du secteur. Départ dès le matin, par beau ciel clair, route gelée. Lever du soleil au bout de la grande route. Une traînée d'or dans la forêt, des oiseaux d'argent passent comme des éclairs.

          Toujours même organisation en îlots de résistance. Le mien sera confortable avec un beau champ d'observation et de patrouilles entre l'ennemi et nous.

          Je me suis attardé avec l'aspirant Bories. Faure et Fourquez m'ont "plaqué". Retour tranquille, seul, par Miniéville.

          En route, ma pensée vagabonde s'en est allée jusqu'à Dürnstein…

          Le 29 janvier - G.C.9.

          J'ai pris le commandement de mon ancienne 2ème Section ; le lieutenant Pointurier partant demain en permission.

          La relève s'est faite en bonne humeur et en toute tranquillité, malgré la fièvre et les oscillations de la volonté du Commandant provisoire de notre Compagnie, le lieutenant Ducombeau.

          Je relève l'aspirant Bories. Tout est calme, un brouillard propice enveloppe notre mouvement. On va là-haut comme au marché.

          Moi, j'y monte comme à une retraite, ou à une station balnéaire : une cure des souvenirs déliquescents, un bain de salubre énergie, de saine activité, de vie sainte.

          Le 30 janvier - G.C.9.

          Bonne lettre de Marthe.

          Une journée ardente, une bonne et vivante journée. Dès avant l'aube je mettais ma garnison en alerte pour lui faire inspecter le secteur au petit jour, la familiariser avec le terrain, les consignes.

          Puis après le traditionnel jus avec la gniole, j'ai été faire la liaison avec mes voisins. Le matin à droite, retour par le bled enveloppé de givre et de brouillard. Découverte de chicanes effrontément pratiquées dans le réseau extérieur aux abords de l'observatoire détruit par le raid audacieux des Fritz.

          Après-midi, tournée vers la gauche avec Faure qui a des transes et Laboute qui est intrépide et m'emmène sur la route inspectée l'autre jour : "Si nous allions prendre un bock à Domèvre", disait-il ?

          Découverte d'autres chicanes, de pilons abandonnés et de belles tribus de perdreaux neutres.

          Le soir pendant que je vais indiquer le travail de fermeture des chicanes à un sergent, mon Laboute, fouinant dans la plaine en avant du réseau me rapporte deux fusils Mauser que nos visiteurs avaient abandonnés. Leur culot semble arrosé de belle frousse pour lâcher des armes sans être attaqués…

          Le 31 janvier - Deux revues. (…deux lignes barrées, illisibles…)

          Encore une journée d'activité dévorant les heures trop courtes. Je n'ai plus le temps ni d'écrire, ni de lire, encore moins de rêver. Tout à l'action. A l'aube inspection du réseau de droite avec le Colonel Roby et mon brave May.

          Parcours du "bled". Nous levons un lièvre gros comme un "petit âne", mais pas de Boches. Des traces de ceux-ci, partout : pas sur la glaise, pilons dans l'herbe, cisailles abandonnées dans les chicanes faites à nos réseaux…

          Mais le plus stupéfiant et le plus significatif c'est la trouvaille, par deux de mes patrouilleurs, par sport, au mépris de la discipline, d'une caisse à bande souple pour mitraillette, abandonnée au poste d'embuscade à cinquante mètres de notre réseau, devant le débouché de notre chicane de sortie !…

          Malheureuse patrouille de chez nous qui se serait le soir de cette embuscade, aventurée dans la plaine… Elle aurait été fauchée.

          Au G.C. de l'"Enclos", j'ai rencontré notre nouveau Capitaine qui m'a accueilli de quelques paroles aimables.

          Première impression : sympathique.

Notes de janvier.

          Décembre fut le mois de repos à l'arrière. Janvier aura été le mois du secteur calme et, à mon avis, le mois du repos efficace, le mois du vrai travail de reconstitution du moral de la troupe. La vie de tranchée dans les secteurs agités a déprimé les âmes plus encore qu'elle a débilité les corps. A vivre enfoui dans une tranchée où tout pas, toute apparition hors du trou protecteur est quasi une condamnation à mort, et expose en tout cas au plus grave danger, on laisse rouiller ses ressorts, le courage, l'audace, l'esprit combatif. On est écrasé par le poids des ailes d la mort qui plane sans cesse sur vous, on se sent envahi d'une sorte de paralysie de l'âme.

          Au repos de l'arrière qui succède à ce séjour des lignes agitées, on se détend, on s'ébroue, on s'étire, mais la vue, la fréquentation des civils, l'air anémiant des bistrots, les piqures du service, tout cela et d'autres éléments impondérables empêchent que l'âme reprenne des forces.

          Le sang rouge du vrai soldat ne se reconstitue pas là où la guerre est oubliée.

          Mais ici dans ce secteur où l'on se sent en sécurité relative et en danger diminué, lointain, on s'enhardit à sortir hors du trou, on se laisse prendre à l'attirance du danger, on reprend le goût de jouer avec la mort, car on pressent qu'ici, le jeu nous favorise, on croit qu'elle ne peut gagner que par hasard extraordinaire. Aussi on se sent du cran, de la hardiesse, qui affluent, on se refait un tempérament solide.

Le 1er février 1918

          G.C.9.

          Organisation des travaux à l'intérieur de mon îlot.

          Le brouillard persiste et depuis notre arrivée nous n'avons pu voir les lignes ennemies. Rien devant nous que le "bled" pâle, mystérieux et attirant. C'est presque une passion contre laquelle il faut lutter que ce dangereux plaisir d'aller fouiller le brouillard, les buissons, les oseraies, les hautes herbes grises affaissées et suspectes.

          Visite de mon G.C. par le Capitaine. Il s'intéresse exclusivement aux travaux de défense, au dispositif de surveillance et de contre-attaque. Pas un mot ni un regard pour le personnel, la garnison qui lui est encore inconnue.

          M. Baillot m'honore d'une longue réponse. A mes indications un peu sévères sur la mentalité de "son" personnel, il réplique en développant cette pensée d'un poète latin :

          "prima frons decipit". (beaucoup se laissent tromper par l'apparence).

          Il est bon qu'un chef soit optimiste et clairvoyant et sache "ne pas se fier aux premier aspect des choses". Puisse-t-il voir juste.

          Nouvelle grande lettre inquiétante d'Henri. Il faut de toute urgence que je lui fasse sentir la leçon de modestie, d'humilité, de vérité qu'il y a dans la parabole du pharisien et du publicain. Ses projets sont raisonnables, l'esprit dans lequel il les prépare et les prévoit est à fouetter.

          Lettre à Marthe sur la fête de demain.

          Le 2 février - G.C.9.

          Ciel clair. Premiers obus sur le secteur. Deux douzaines de 105 et 77.

          Anniversaire de ma première communion.

          Le ciel s'est décoiffé. Un beau soleil joyeux dès le matin. Je me lève le cœur en fête.

          Soyez béni, mon Dieu de ce que vous avez permis que je me souvienne de vous.

          Je ferme les yeux. Je revois tout : la retraite fervente, le petit costume noir, l'arrivée au matin de la tante apportant le brassard, la bénédiction paternelle, la fête à l'église, la fête de famille, fête joyeuse de pauvres gens. Quels sacrifices, quels efforts, quels calculs compliqués d'économie de ma mère pour fêter de façon décente la première communion du fils aîné.

          Près de moi, à la table sainte, le Gueux de Luxiol. Il est tué…

          Près de moi, à la table de famille, ma cousine Victoria, elle est morte…

          A moi le tour. Quand ?

          Et il s'agit de bien mourir ; auparavant, il serait bien utile de revenir à ce point de départ du 2 février 1893… Ce serait beau et bon de retrouver la pureté de ce jour de purification ; mais "Keine Schwalbe bringt dir zurück wonach du weinst" (Aucune hirondelle ne te ramèneras ce que tu pleures), hélas ! Je ne puis que soupirer et supplier :

          Plus près de toi mon dieu !

          Cet après-midi le ciel clair nous a valu quelques rafales d'artillerie. Tout se paie. Ce soir, coups de sifflets dans le bled.

Nuit calme.

La plaine blessée porte un pansement de neige.

On ne voit plus les plaies où fouillaient les obus.

Rien ne bruit. On entend la branche qui s'allège

Remonter vers le ciel. Les canons se sont tus.

Au loin une fusée dans la nuit étincelle.

Insatiable et furtif un gros rat familier

Nargue les pieds transis et gourds des sentinelles

Et la paix pour un soir nous a pris sous son aile.

Lorraine. Janvier 1918

Edouard Cœurdevey.

3 février 1918. G.C.9.

 

          Le 3 février - G.C.9.

          Alerte matinale. Bon exercice bien exécuté.

          Journée sans cachet. Les heures sont passées, je ne sais comment.

          Pourtant, un avion ennemi est venu raser le G.C.

          Une escadrille de dix-huit appareils des nôtres a franchi les lignes au-dessous de nos têtes, nach…

          Nous saurons au communiqué après-demain à qui était destinée cette visite en riposte à celle que l'autre nuit les aviateurs boches on faite aux Parisiens. Deux cent cinquante victimes !

          La nuit dernière l'ennemi a exécuté un raid audacieux et prudent, il a franchi nos défenses, passé la première ligne, et est allé cueillir trois sapeurs endormis dans une sape. Tout cela, sans bruit, sans éveiller personne. Avec le dispositif actuel du secteur, le tour de force et d'adresse n'a rien de très définitif. Il suffit d'avoir du cran. Il en reste encore chez nos adversaires… Das deutsche Blut (le sang allemand) coule sans fatigue dans beaucoup de veines.

          Sentinelles, veillez.

          Le 4 février - A trois heures, note du Bataillon : "Surveillez attentivement". A trois heures quinze, Nicolas me rend compte que Davidou a entendu du bruit dans les réseaux… A trois heures quarante cinq il revient et me dit : - je crois bien que les Boches sont dans nos réseaux. J'ai fait tirer.

          Je donne l'ordre d'alerter l'abri, et cours épier. Rien. Une demi-heure, rien. Je lance deux fusées, rien. Une heure, encore rien, je vais me recoucher ; mais au petit jour je vérifie mon réseau extérieur : une brèche y avait été pratiquée dans la nuit, et poursuivie jusqu'au second réseau. Notre rafale et nos fusées avaient interrompu le travail de nos visiteurs…

          Compte-rendu écrit au Commandement.

          L'incident a mis mes hommes en arrêt flairant le gibier, mes vrais limiers réagissent admirablement.

          C'est Gros qui veut aller faire un tour. C'est Pinchon qui cherche un emplacement meilleur pour sa "sauterelle". C'est Chollet qui jure de dépit de ce qu'on "les" a effarouchés et qu'on "les" a fait partir sans en "choper" un.

          Moi-même je suis fort dépité. Je propose au Capitaine de laisser la chicane ouverte, la souricière tendue : accordé.

          Ce soir, dispositions minutieuses.

          Sentinelles, veillez !

          Et la même tension des tympans et des cœurs court au long de l'immense ligne de tranchées. Que d'hommes de cœur sont là dépensant leur énergie et leur jeunesse à cette vallée. Et moi, je n'en serais pas ?…

          Le 5 février - Nuit calme. la chicane n'a pas été continuée mais on en a découvert une seconde sur le flanc droit du G.C.

          La nuit prochaine l'adjudant Feterly de la 7ème est chargé de tendre une embuscade à nos coupeurs de fils. Ces variétés du service de tranchée ont une grande saveur quand on n'en abuse pas et qu'elles réussissent ; mais aujourd'hui nous sommes sous la pénible impression d'un raid malheureux. L'autre nuit, l'aspirant Bonnefoy (de la 7ème) allait tendre une embuscade, il est tombé sur une patrouille allemande. Bonnefoy a reçu une balle dans la poitrine, un caporal a sept balles de mitrailleuse dans une jambe, un soldat blessé…

          Midi. La musique allemande joue dans Blamont ! Honte !

          20 heures. Le brouillard s'est dissipé avec le jour, les étoiles sont pures, l'air frais. Je viens de faire une ronde et une écoute dans notre réseau. Grand silence religieux des nuits claires sans la lune indiscrète.

          Les journaux apportent la déclaration des alliés à la suite des séances du conseil supérieur de guerre interallié.

          C'est un tranquille appel à la reprise du duel à mort qui est engagé. Les épées se recroisent.

                    En garde.

          Caractères saillants de la déclaration, énergie, sincérité, résolution confiante ; le mot tranquille y reparaît à deux paragraphes successifs.

          Le 6 février - G.C.9.

          L'embuscade a échoué. L'heure choisie était en dépit du bon sens. Nos vingt gaillards sont partis à travers le bled vers minuit guetter le Boche. Le Boche les attendait et les a reçus à coups de fusil. Heureusement, pas de blessés.

          Fermeture des chicanes.

          Journée calme.

          Carte de maman pour mon anniversaire du 2/2.

 

          Moyens défaitistes employés sur front italien :

          Infiltration dans les rangs d'agents ennemis déguisés en soldats italiens.

          Invitation faite à haute voix à se rendre.

          Lancement de billets en langue italienne dans bombes vides.

          Affichage de pancartes (en italien) incitant à rébellion.

          Promesses d'argent aux déserteurs.

          Indication des heures pendant lesquelles il était possible de traverser avec toute sûreté les tranchées autrichiennes.

          Offre de transmettre correspondance dans pays envahis.

          Des individus dressés exprès et parlant la langue italienne sortaient de la première ligne ennemie pour prendre contact avec les troupes en offrant des gâteaux ou faisant échange de marchandises.

          Les troupes ennemies se faisaient précéder par la population civile qui invitait à ne pas tirer ou à ne pas se défendre.

          Équipe de paniqueurs déguisés en officiers et soldats français.

          Journaux falsifiés (massacres alarmistes dans réunions en faveur de la paix, mitrailleuses françaises, anglaises). Abattre comme des chiens les paniqueurs.

          Le 7 février - G.C.9.

          Note G.Q.G. Service du moral. 577. SRA2 du 29/1/18. (Manœuvres défaitistes à prévenir).

          Le lieutenant Ducombeau me confie avec mystère et prévenance qu'il est question de ma proposition au grade de sous-lieutenant. "Il" a proposé mon nom au Capitaine. "Il" m'aurait proposé s'il était resté Commandant de la Compagnie.

          A rapprocher de cette phrase du Capitaine lors de la première rencontre :

          - "Le lieutenant Pointu, avant de partir m'a parlé de vous de façon élogieuse".

          - C'est difficile mon Capitaine, mon instruction technique n'est guère approfondie, je n'ai que ma bonne volonté, avais-je répondu.

          - C'est l'essentiel. Le rôle du Chef de Section n'est pas si compliqué…

          De là, à cette idée d'une proposition, il y a du champ et je m'attendais plus tôt au gros lot qu'à cela. Surtout de Ducombeau… que j'ai laissé royalement tomber depuis ses maladresses de Fains, en décembre. Mais il fait si bien la Mouche du Coche.

          Officier ? Peut-être, après tout. Je n'y ai jamais bien songé, je n'ai jamais aspiré à cet honneur. Je me contenterais sans amertume de mon vieux galon d'adjudant que je porte depuis quatre ans en campagne. J'ai les mêmes responsabilités qu'avec le galon d'or ; je crois que j'ai la même autorité sur mes hommes, puisque je m'efforce de les prendre en main par ascendant moral plus que par pouvoir disciplinaire.

          Maugras à Verdun me disait que je devrais postuler à l'épaulette. De moins capables que vous… Mais puisque je veux rester ici par mortification salutaire, par effort de probité, je ne recherche pas un autre stimulant qui voilerait mon idéal. Si, en chemin, on me croit digne de l'épaulette, pour mes fils à venir, j'y consens.

          Le 8 février - G.C.9.

          Les heures glissent comme l'eau coule. Une joyeuse sécurité, une cordiale entente, un bon entrain remarquable nous ferons songer plus tard aux bonnes journées de ce secteur.

          Ce matin punition portée au soldat Chabroulin pour avoir tiré quand ses camarades en patrouille passaient devant le réseau.

          Embuscade dans la nuit, pas de gibier dans le bled. Ich habe einen schönen Traum gehabt.

          Du warst in meinem Vaterhaus gekommen meine Liebe Entfernte ; der Fried herscht, du bist glücklich. Deine Augen strahlen vor Freude, und ich habe dich so lieb, so unendlich lieb. Ich fühle gar nicht, dass du die Ausländerin seist : Die ganze Familie empfangt mich herzlich. Und bei dieser plötzlichen samthals benehmigung Ruhe meiner Liebe, fahren wir beide nach Dürnstein... für Leben hinaus...

          (J'ai fait un beau rêve. Tu étais arrivée dans la maison paternelle, ma chère lointaine. La paix règne, tu es heureuse. Tes yeux s'illuminent de joie et je t'aime tant, d'un infini amour. Je ne sens pas du tout que tu es l'étrangère. Toute la famille t'accueille affectueusement. Alors, avec cette soudaine et unanime approbation, avec cette sérénité, nous partons tous deux vers Dürnstein… pour la vie…)

          Le 9 février - G.C.9.

          Le Capitaine est venu pour l'incident Chabroulin : ou c'est très grave ou c'est une imprudence qui ne comporte qu'une punition pour étourderie.

          "Je n'aime pas beaucoup les punitions". Je sais par le lieutenant Ducombeau que notre Capitaine est un "civil", qu'il a gagné tous ses galons en campagne : cela est une indication. Lui-même me dit ce matin :

          "Ce qu'il y a d'ennuyeux c'est que je ne connais personne à la Compagnie. Comme c'est la troisième que je fais en deux mois cela me décourage un peu.

          C'est un grand changement, j'étais resté trois ans à la même Compagnie où j'ai été sergent, adjudant, sous-lieutenant, Commandant de Compagnie. Je connaissais tout le monde, et chacun de mes hommes, non seulement par son nom, mais comme ils se connaissent entre eux".

          Nous avons quelque peu causé ainsi, et en partant, il me tend la main :

          - "Ça va dans votre Q.C. - Ça marche très bien. - Je suis content, au revoir".

          - Au revoir, mon Capitaine.

          Moi aussi j'étais content. Il y a une différence avec mon admiré de Goÿs…

          Le 10 février - G.C.9. Hablainville.

          Lettre de la Croix Morel. Toujours écrasantes pensées. Pour tenir - Je maintiendrai.

          "Il faut passer par le feu et par l'eau avant d'entrer dans le lieu de rafraîchissement". I.II.22.

 

          L'histoire du chocolat de réserve.

          L'arrivée du Capitaine.

          Le rassemblement de ma section.

          La mise en demeure. Les vingt francs des quatre.

          Départ du G.C. Je suis appelé au Conseil de guerre pour affaire Damhet.

          Dîner à Hablainville.

          Le 11 février - Baccarat. Hablainville.

          Baccarat. En arrivant en ville, rencontre de Lajugie (2ème Compagnie 168).

          Visite à l'aspirant Bonnefoy, l'hôpital mixte près de la Meurthe et de l'église.

          Mme Bonnefoy à son chevet. Le pauvre garçon est livide. Une balle de revolver lui a traversé la poitrine. Une pneumonie se déclare.

          Déjeuner à l'Hôtel du Pont.

          Ravenet est absent de sa Compagnie cantonnée aux casernes.

          L'Ukraine a signé la paix avec l'Allemagne. L'Ukraine que nos aveugles nous montraient la seule branche de salut, la seule partie de la Russie restée à l'abri de la contagion des bolchevikis, la seule région où subsistait le sentiment de fidélité aux alliances. L'Ukraine aux ressources immenses…

          Le Matin publie sur les ressources de l'Ukraine un article inspiré par cette désolante et honteuse habitude de mentir au public, de lui cacher la vérité, de lui dissimuler tout ce qui est menaçant, de nier les avantages de l'ennemi : les ressources de cette Ukraine à présent ! Peuh ! ce n'est rien du tout. Elle n'a que ce qui est déjà en surabondance en Allemagne : de la houille, du fer. Ses blés, mais ils sont consommés par les producteurs, etc.

          J'ai fait une déposition trop sincère pour qu'elle soit indulgente. Le malheureux Damhet a récolté cinq ans de travaux publics… hélas. Remonté à Hablainville en compagnie de M. Martin de Saint-Affrique.

          Le 12 février - Hablainville. G.C.9.

          Je remonte dès l'aube vers les lignes.

          Beau soleil printanier qui vous verse de l'énergie printanière par les pores.

          La ruée allemande est proche. Cela se répète partout comme une obsession.

          Oui, elle est proche. A force de l'avoir annoncée pour bluffer "ils" vont être prisonniers de leurs menaces et tenter l'assaut prédit. Dans l'air vif et tenace je me sens attiré vers la prochaine mêlée. Eh ! Bien, oui, j'en serai. Volontairement et volontiers je serai de ceux qui se dresseront et diront : "On ne passe pas !"

          J'ai quelque inquiétude d'avoir dit la vérité, toute la brutale vérité dans la triste affaire Damhet. Je ne croyais pas que le conseil aurait la main si lourde ! Cinq ans de travaux publics - c'est dur… J'aurais été moins précis qu'il aurait peut-être été moins "salé"!…

          A la rentrée P.A. Bouleaux, le Capitaine me fait traduire l'appel de Lénine, Trotski aux soldats allemands…

          Carnaval. L'ordinaire nous offre des "pets de nonnes". Je les arrose d'une bouteille de St-Emilion.

          Faure et Routhe quittent le Compagnie, instructeur cl.19 !!

          La nuit ruisselle d'étoiles. Que c'est grand et beau… Dans quelle mesure nos pauvres efforts participent-ils à cette splendeur du ciel étoilé ?

          Le 13 février - G.C.9.

          Le colis aux vingt articles surprises.

          "J'aurais trop peur de Dieu, si je croyais en lui". Marthe.

          "Tu n'es que poussière !" Poussière, mais poussière inquiète et souffrante.

          Des rafales de mitrailleuse balaient les parapets, une alouette au matin chante éperdument ; plus haut qu'elle, des avions bourdonnent, et dans des hoquets énormes les 105 giclent sur le bleu du ciel des crachats noirs.

          Au fond de l'obscur boyau, je regarde le vide, j'écoute la chanson d'espoir et les menaces impitoyables, je songe aux mensonges qui vêtent d'un peu d'idéal cette affreuse existence, ensevelissant à moitié nos vies dans la terre… Tu n'es que poussière…

          Promenade dans le bled, au petit jour pour vérifier nos réseaux. J'ai emmené les plus couards de mes hommes : Nozière, Lafougat… Nozière qui tremble de tous ses membres, Lafougat qui n'oserait, par scrupule, tuer un Boche…

          Et c'était une plaisante promenade pour moi et mon "tigre" Chollet que de voir ces froussards se serrer autour de nous, comme les poussins autour de la mère poule.

          Nozière n'avait jamais mis les pieds dans le "no man's land". C'était pour lui une grosse affaire de sortir des réseaux. Pauvre Nozière ! Trois conseils de révision l'ont soupesé avant d'en faire, à son grand effroi, un soldat ; premier conseil : quarante-cinq kilos, deuxième quarante-sept kilos, troisième quarante-neuf kilos et déclaré bon.

          - Tu aurais dû faire de la bicyclette, couillon, lui dit un malin.

          - J'en faisais aussi… Avoue-t-il…

          Le 14 février - G.C.9. Ogeviller.

          Il a plu toute la nuit.

          Préparatifs de relève.

          Un avion boche survole notre G.C. à cinquante mètres !

          Et pas une balle heureuse pour le punir de son effronterie !

          15 heures. Je tire sur des Allemands qui descendent isolément dans Domèvre, très tranquillement. Au loin leur musique joue dans Blamont !

          "O rage, ô désespoir".

          10 heures. Le lieutenant Boutin, 3ème Compagnie vient prendre les consignes.

          Nous descendrons cette nuit à Ogéviller où, paraît-il, nos bons cantonnements sont pris par des Italiens…

          Dans quelques jours, des Américains viendront prendre place au milieu de nos Bataillons.

          La relève est faite. R.A.S.

          Mais en faisant une dernière ronde vers les baraquement, je rencontre un soldat du 35ème R.I.

          Interrogé, il me donne des renseignements si déconcertants que je le fais mettre au poste de police après avoir poussé la bienveillance jusqu'à l'invraisemblable.

          La reconduite dans la nuit, sur la route de Bénaménil avec Fourquez.

          Un soldat en défaut ou un espion ?

          Je ne sais pas - par prudence, le type est mis sous clé.

          Le 15 février - Ogéviller.

          Notre espion n'était qu'un pauvre diable fourvoyé.

          Premier rassemblement de la Compagnie auquel assiste le Capitaine.

          En fait, c'est lui qui se présente à sa troupe attentive et perspicace.

          Il veut faire une petite allocution. Discours raté. Il assiste à la lecture du rapport. Réflexions maladroites.

          Des jeux de mots à une troupe disqualifient le chef qui les avance.

          On demande des opticiens : personne ne s'inscrit. "Ici, il y a beaucoup d'optimistes, mais pas des opticiens !" On recommande un accueil cordial aux travailleurs italiens qui viennent "offrir à la France le concours de leur bras" (et prendre à la Compagnie le seul cantonnement confortable du village).

          Le Capitaine interrompt : "On ne vous demande pas de les embrasser ; l'accueil cordial, c'est simplement de ne pas vous battre avec eux. Flanquez-leur la paix et ils nous la laissent, c'est tout ce qu'on vous demande".

          Au sergent Homo qui a le poil encore hirsute :

          - Il faudra vous raser, Homo, vous faire beau, pour faire des conquêtes. Un bon gradé doit être amoureux.

          - Mon Capitaine, j'aime mieux une chopine qu'une femme, réplique le vieux pince-sans-rire.

          - Sans doute, mais quand on aime le pinard on aime les femmes. Le vin, ça émoustille.

          - Nous avons beaucoup perdu, me murmure Fourquez.

          - Nous avions un militaire, un soldat ; on nous a donné en échange un civil, lui dis-je, et d'une douteuse valeur morale. Il ne se respecte pas.

          Le 16 février - Ogéviller.

          La bise est revenue, enragée et froide.

          La troupe a claqué des dents sous la baraque Adrian.

          Tous les disponibles sont appelés au travail.

          Bolo est condamné à mort.

          A qui le tour ?…

          Ironie des évènements et misère des prophètes… Je reçois aujourd'hui le numéro du 5 janvier d'École et Vie. En tête les lignes suivantes :

          Notre communiqué d'aide morale :

          La situation en Russie est-elle aussi inquiétante qu'on a pu le faire croire il y a quelques semaines ? Non. Il est évident que toute la région de l'Ukraine, du sud de la Russie et du Caucase forme, à l'heure actuelle un noyau de résistance aux manœuvres maximalistes et "pro-boches". Et c'est précisément dans cette riche région que se trouvent les ultimes ressources de la Russie : pays de céréales, de mines de houille, région industrielle et dans laquelle les Cosaques et une partie de l'armée russe sont restés fidèles aux Alliés. D'autre part, cette région avoisine la Roumanie où se trouvent encore des forces militaires importantes et un gouvernement qui n'a pas signé l'armistice et sur lequel on peut fonder quelque espoir.

          Oui. Et le 10 février, l'Ukraine fidèle signait la paix séparée avec les boches.

          Le 12, les maximalistes "pro-boches" rompaient les pourparlers de Brest.

          "Des fous conduits par des aveugles"…

          Le 17 février - Ogéviller.

          Dimanche gris et froid.

          Les prétendus repos comportent plus d'ennuis que les séjours en ligne. Mille petites querelles, mille vexations et contrariétés s'acharnent à troubler la quiétude escomptée. Et tout cela est inconnu à la tranchée…

          Le 18 février - Ogéviller.

          Reconnaissance des emplacements d'alerte. Toute la journée, vagabondage dans la campagne et topos au bureau. L'Agité me disait cette phrase ineffable :

          "Autant j'aime le travail sérieux, ordonné, utile, autant j'ai horreur de cette agitation stérile".

          Voici le tour.

          Arrestation de Ch. Humbert.

          "Des canons, des munitions".

          A qui se fier grands dieux ! Il y des Tartufes du patriotisme, comme des bigots du sentiment religieux.

          Pauvre humanité miséreuse et bernée !

          La guerre est de nouveau déclarée à la Russie par l'Allemagne.

          "Ils demandent la paix et il n'y a point de paix".

          Le 19 février - Ogéviller.

          Tir au fusil R.S.C. dans la carrière.

          L'aspirant Fourquez me raconte ses impressions de bataille : 8 septembre 1917 (Bois des Cauzières) à Verdun.

          "Avant l'attaque, je n'ai pas eu une seule minute l'impression que je risquais d'être tué. J'avais la certitude de revenir.

          Je ne peux pas m'expliquer cet état d'âme. Et ce qu'il y a de plus fort, c'est que j'ai puisé ma confiance dans une émotion religieuse.

          Il y avait six ans que je n'avais pratiqué. Et là, dans la pampa, j'ai éprouvé le besoin de prier. J'ai fait ma prière et j'ai fait le vœu - que j'ai tenu - d'aller à confesse et de communier.

          A ce moment là, il n'y avait plus rien de terrestre qui me suffise, instinctivement. Je me suis mis à prier et je me suis raccroché à ma croyance oubliée. C'est bizarre. Et après avoir prié, je me suis senti plus fort, invulnérable. Ce n'est qu'après la bataille, pendant les tirs de barrage abominables qui duraient deux heures, que j'ai fait le sacrifice de ma vie et que je me suis attendu à la mort".

          Ce soir une lettre de Fernande pose le problème religieux dans le mariage, et pour les enfants d'une union…

          Et en même temps, un cri d'angoisse de Marthe devant la mort menaçant sa mère gravement malade…

          Le 20 février - Ogéviller.

          Tirs aux fusils-mitrailleurs R.S.C. à lunette.

          Mauvaises nouvelles de Sancey. Pourquoi me vient-il aux lèvres des accents de "De Profundis"?

          Louis m'envoie un article d'un journal bisontin relatif aux blessures d'amour-propre de ce crétin de Milleteau fils. "Officier d'administration"… hélas!

          Dans sa lettre il note :

          "La légère satisfaction que ressent le pauvre poilu boueux se grattant dans son trou, à la pensée qu'enfin le civil souffre de la guerre ou que la panique saisit Paris à l'arrivée des Gothas".

          Le 21 février - Ogéviller.

          Dispute puis déjeuner avec le lieutenant Ducombeau.

          Arrivée du jeune sergent Stofflet.

          Confidences de F. sur les arrière-pensées, sympathies et antipathies des gradés de la Compagnie.

          Les difficultés de conduite de ma 2ème Section provenant de la dépréciation faite par certains sur mon compte. B.F.

          J'ai défendu Fourquez auprès de Ducombeau. Ai-je réussi à le détromper ! A lui montrer sous les apparences hirsutes et bourrues le beau caractère de ce jeune homme mésestimé ?…

          J'y reviendrai. Plus je connais Fourquez plus je l'estime. Il est de ceux qui gagnent infiniment à être vus sous la rude écorce. Le contraire de Ducombeau qui a tout à perdre à être scruté, sous le vernis astiqué, quel bois creux et vermoulu. Comment celui-ci pourrait-il comprendre celui-là ? Hélas !

          Clerc, mon ancien voisin de lit au 35ème, l'homme de bronze a été le professeur de Fourquez à Briançon.

          A la mobilisation appelé au 359ème R.I.

          Secrétaire du Colonel. A passé à l'ennemi en août 1914. Condamné à mort par contumace.

          Le 22 février - Ogeviller. C.R.B.B.

          Journée de relève. La Compagnie sera réserve de Bataillon.

          Je viens l'après-midi, prendre les consignes que me passe l'ineffable Duthu…

          Il pleut. Ciel anxieux. Les maximalistes après avoir rompu les négociations, font demi-tour et se mettent à genoux…

          Que sortira t-il grand Dieu de cette tourmente ?…

          L'Allemagne ne peut pas céder. Elle vaincra peut-être notre obstination désespérée.

          L'immense Russie est réduite à merci. Non, c'est plus grave qu'un étranglement, qu'un étouffement, qu'un écartèlement, car dans une lutte où le fort terrasse le faible, le piétine ou le déchire, l'âme insoumise, invincible, insaisissable peut subsister prête aux revanches : témoin la Pologne, la Serbie…

          Mais ici la destruction, l'anéantissement sont complets. L'âme russe a été tuée par les fous ou les traîtres qui l'ont enivrée avant de la livrer au Prussien…

          Écroulement inouï. Le colosse russe, l'ours russe, le rouleau compresseur, hélas ! Tout cela s'est évanoui comme ces constructions gigantesques dont le vent certains soirs, nous menace dans le ciel avec les nuées sombres et éphémères…

          Le 23 février - Ogeviller. C.R.B.B.

          Reconnaissance du paysage, des défenses, des cheminements de contre-attaque…

          Visite au poste de la Vezouse…

          Bonjour à Feterly.

          La cloche dans la forêt - son support entre deux murs de sacs de terre.

          Une couronne de feuillages et de fleurs de chardons autour d'effigies ducales entre des couples de loups arc-boutés.

          "Je m'appelle Hyppolite-Hortense. J'ai pour parrain M. Alexandre Hyppolite Coster

          et pour marraine Melle Marie-Joséphine Hortense Henry".

          Et en bas sous un grand Christ Fonderie de A. Martin à Nancy.

          De l'autre côté :

          Souscription des habitants d'Herbevillers, l'abbé Aug. Royer étant curé, Eug. Claudel Maire, 1876. Poids 430 kilos.

          En dessous un évêque avec un petit panier renfermant trois anges.

          Et je songe aux cloches qui faisaient chanter Lamartine, aux cloches à l'ardente volée !… en épandant, comme un soupir leur voix à la vallée.

          Celle-ci est muette. Et quand elle vibrera, ce sera un jour de terrible alarme ; alerte aux gaz ! Épargnez-lui Seigneur - épargnez-nous cette horreur.

          Le 24 février - C.R.B.B.

          Hier soir, j'ai accompagné le lieutenant Ducombeau au poste de la Vezouze.

          Sa frousse lui sort par tous les pores et toutes occasions, sous tous prétextes.

          Dimanche. Messe dans la forêt.

          Proposition au grade d'officier. Fantaisie.

          Au poste de la Vezouse - Fourquez avec sa distraction - posant le réseau derrière la sentinelle.

          Russie, pauvre ilote enivrée et battue.

          Quand je songe à cette rêverie que nous avions caressée d'une grande et sainte Russie maternelle protectrice des peuples faibles, contre la brutalité germanique, et que je me représente la marche des divisions allemandes à travers cette grande patrie de l'espoir, je sens quelque chose en moi qui s'effondre…

          Le 25 février - C.R.B.B.

          Giboulées. Fourquez en patrouille d'écoute devant Domèvre.

          Le sergent Stofflet raconte ses souvenirs du peloton spécial de discipline. Beau sujet de nouvelle :

          Après le séjour dans la zone de bataille, l'arrivée au cantonnement de repos à Mailly-Raineval.

          Le lieutenant Rabanit entrant dans la grange où sont couchés les disciplinaires. L'ordre d'envelopper la maison de fils de fer. Bref et violent dialogue :

          - Si on veut, grogne l'un.

          - Si on veut ! Si on ne veut pas, j'ai là de quoi vous faire vouloir.

          - T'es trop petit pour nous faire peur.

          - Tais-toi, et lève-toi.

          - Faut pas croire que c'est ton pistolet qui me fera lever. T'es trop lâche pour tirer, réplique-t-il en se levant.

          - Trop lâche !…

          - Oui, tire si t'es pas un fainéant…

          Le poignet du lieutenant se raidit, l'index eut une contraction saccadée, et le disciplinaire s'effondra sur le sol comme une masse.

          Silence sinistre. Tous les détenus se lèvent. Le cercle autour du cadavre, les mains tendues : "Camarade, nous jurons de te venger".

          Puis tous comme des dogues hargneux, s'étendirent à nouveau sur la paille.

          Quinze jours après un 210 arrachait aux forçats le lieutenant Rabanit…

          Le 26 février - C.R.B.B.

          Lettre de maman Letombe. Promenade par la nuit claire à la Vezouse.

          La pleine lune fait des nuits magnifiques et prépare un ciel pur d'une douceur merveilleuse. C'est une promesse de printemps plus suave peut-être que le printemps lui-même.

          Dans le grand bois calme et silencieux le travail de la végétation n'a pas encore repris, et le travail de destruction fait trêve. Pas un coup de canon, pas de coups de fusil. On oublie la guerre dans les heures de loisir que le service laisse nombreuses dans notre position en réserve.

          Sieste au soleil. Vol des souvenirs. 15 heures. Le Capitaine Portères me fait appeler pour traduire le communiqué allemand capté par le radio-télégraphiste.

          C'est le bulletin de victoires faciles en Russie, mais un bulletin triomphal comme Napoléon lui-même n'en put pas rédiger. Ils font leur avance là-bas, dans l'immense Russie en auto-camions précédés d'auto-mitrailleuses…

          Désastre sans nom. Et ils proclament qu'ils sont accueillis en libérateurs par les Russes que les maximalistes terrorisaient.

          Les villes pavoisent à l'arrivée de l'étranger. Beau résultat de la mise en application de la doctrine qui se pique d'assurer le bonheur universel.

          C.R.B.B.

          Pluie matinale. Pluie inattendue. Journée de farniente. J'ai bouquiné quelque peu - anglais - histoire.

          Ma Ma Ma Ma. Pourquoi m'écris-tu donc si peu, toi qui m'aimes tant ?

          Pourquoi… Toujours pourquoi. Tu me fais souffrir, tu ne me soutiens pas moralement et je ne peux pas t'abandonner, me séparer de toi. Car je sens et sais bien que tu m'aimes, d'un amour absolu. Pourquoi le laisses-tu si sec. Tu pourrais me semble-t-il. Voilà quatre ans que j'attends avec fidélité, avec patience que tu décides à laisser ouvrir nos cœurs tout grands.

          Et ma détresse n'a fait que croître - avec la fuite de ma jeunesse de cœur dont tu ne veux pas ou ne sais pas profiter.

          Comme j'aurais balayé, écarté tous ces fantômes qui m'assiègent, si tu avais voulu remplir mon cœur. Je t'aurais inondée de mon amour, je t'aurais convertie à mon idéal, je n'aurais pas à tromper ma fringale avec des lettres de droite ou de gauche de femmes qui voudraient m'aimer et que je ne veux et ne peux pas aimer. J'aurais la paix du cœur si… hélas, si… mais tu ne sais que te taire et aimer en cachette…

          Le 28 février - C.R.B.B.

          La promesse de printemps s'est vite évanouie. Aujourd'hui la neige tombe sans trouble, comme si elle était une visiteuse attendue.

          A la nuit tombante, tournée au poste de la Vezouse avec le Capitaine. Retour dans la nuit obscure.

          Nous pataugeons dans la plaine, perdons la piste, trouvons les trous d'obus, cela rappelle les plus mauvaises nuits de Verdun en novembre.

 

Première promesse de printemps.

La terre est encor froide ainsi qu'une chair morte

Les flaques d'eau figée au fond des trous d'obus

Font songer aux yeux verts des blessés qu'on emporte

Les vieux chaumes brisés, gisent sur les talus.

 

Nous avons cru mourir de froid dans la tranchée

Nos regards sont chargés d'un horrible décor

Des malheurs plus affreux s'amassent en nuées

L'espoir reste à genoux près de nos frères morts.

 

Pourtant voici venir une douce journée

Le ciel bleu nous sourit et le soleil câlin

Pose comme un baiser la caresse dorée

Qu'il apporte aux champs gris dans la paix du matin.

 

Aux alentours, les lignes sont silencieuses

Et les fils de la vierge argentent les genêts

Suspendant notre rêve à la trame pieuse

Berçons l'espoir tremblant du printemps qui renaît.

Bois Banal

26 février - 1er mars 1918.

 

Le 1er mars 1918

          C.R.B.B.

          Une longue lettre de Galliot dont la forte personnalité se dessine mieux pour moi.

          Ses paroles amères, acerbes, découragées, révoltées de Verdun, c'était l'explosion de son clairvoyant patriotisme saignant. Lettre intéressante - oriente recherches vers un organisme de régénération national, vers groupement à constituer d'hommes, de combattants à qui la guerre a servi de leçon - qui ont en vue la lutte des intérêts généreux du pays contre les intérêts particuliers des fonctionnaires. Questions à revoir.

          Lettre de C. Je m'effraie des profondeurs où je sens descendre son emprise. L'impasse. Quelles souffrances nous nous préparons l'un à l'autre, mon Dieu ! Pourquoi prend-elle mon cœur et cependant ne se décide pas à en ouvrir les coins les plus riches. Pourquoi est-ce que je m'attache si profondément, puisqu'elle est rebelle à mon idéal de vie et ne peut pas me promettre tous les beaux enfants que je rêve désespérément. Ah ! Si elle était chrétienne, comme elle m'aurait consolé avec cette tendresse silencieuse et profonde, avec ce dévouement dont elle est capable. Ah ! si elle était, si elle avait été, si elle pouvait être une mère robuste, j'aurais retrouvé la paix du cœur, la paix de l'âme, je ne serais pas ici - nous serions heureux tous deux.

          Le 2 mars - C.R.B.B. Miniéville.

          Préparatifs de relève.

          L'officier de la 9ème Compagnie qui vient prendre les consignes est "bouché" à l'émeri.

          Tournée en ligne avec le Capitaine et le lieutenant Ducombeau. Aucun des deux n'ose passer sur le bled pour éviter l'eau et la vase du boyau.

          Lettre étonnante de Marie Mairey.

          Le souvenir de Maurice n'était pas pur. Le doute la tenaillait. J'avais mis au point en janvier la pensée profonde de Maurice. Elle semble apaisée par la mise au point que j'ai faite.

          Ses arrière-pensées sur l'éventuelle rupture.

          Les amours éphémères sont donc désespérées ?

          Le Capitaine Hendgrave - 11ème Compagnie, un vieux soldat - Commandant la Compagnie "Cravache".

          Plusieurs cloches, sur son compte, plusieurs sons. En voici un beau :

          La Compagnie est rassemblée pour la montée en ligne. Les sections déployées. Deux obus viennent tomber à une centaine de mètres de la troupe prête à partir pour la relève.

          La plupart s'émotionnent à cette menace si proche des canons ennemis. Alors de sa voix la plus virile et la plus calme, Hendgrave commande :

          "Compagnie ! Garde à vous ! Présentez armes !"

          Puis, reposez-armes. Et ensuite : droite et en avant.

          Le 3 mars - Miniéville.

          Embarqué à Azerailles pour ma permission.

          Réveil chez une bonne vieille très sourde qui me raconte les succès scolaires de ses petites filles algériennes : l'aînée a eu "trois fois" son bachot, la seconde est institutrice, elle fait la classe à quarante enfants de trois à quatre ans, mais elle n'a pas achevé ses études, elle n'a que son… son, la vieille ne sait plus bien, son brevet élémentaire, il lui faut encore son brevet supérieur. La plus jeune va dans la même école que l'aînée. C'est que le père est un homme savant, il est conseiller technique des Ponts et Chaussées. Et la pauvre vieille me sort une coupure jaunie d'un journal, la liste des candidates reçues au brevet élémentaire d'Alger : un nom (Melle Grappy) est souligné et la vieille de me dire :

          - Vous voyez que c'est vrai.

          Mais oui, bonne vieille, c'est bien vrai, votre bonne foi de Lorraine ignorante ne connaît pas les vaniteux mensonges du monde instruit.

          Midi. Le lieutenant Ducombeau avait pris l'initiative d'un coup de main à exécuter sur D. (Domèvre ?).

          Malgré sa "trouille"…, il s'auto-encourageait par des paroles sonores, des phrases qu'il trouvait heureuses, des écoutes dans nos réseaux, des patrouilles d'étude dans le bled, où pour "avoir ses gradés en main" il prenait le bras à ses sergents…

          Une équipe choisie était désignée, entraînée.

          On attendait les vents propices : - vous verrez qu'avant le retour du vent, il y aura quelqu'un qui se sera défilé, me dit avant-hier l'aspirant. - Qui ? - Ducombeau, pardi. En effet, le lieutenant Ducombeau est appelé à la D.I !

          Le 4 mars - Seveux. Dijon. 7 heures.

          La grande cantine claire, propre, chauffée. Il y a progrès. La guerre s'organise.

          Souvenir d'Azerailles où nous avons bu un litre de vin blanc au café international. Les Français n'étaient pas en majorité.

          Anglais, Italiens, noirs, chantaient tous en leur langue particulière. Tour de Babel.

          16 heures. Dijon. J'ai cru gagner deux heures en prenant la ligne Dijon. Le train escompté est supprimé… Je reste "en carafe" toute la journée dans Dijon. Dieu que les heures sont longues dans une grande ville où l'on ne connaît personne, où l'on n'a rien à faire.

          Déjeuner à l'hôtel de Bourgogne. A une table voisine, une famille nombreuse, le père, une jeune maman, trois admirables enfants. Ce bonheur m'accable. Quelque chose pleure en moi. Et l'obsession du bonheur gâché me revient. O souvenirs, tristesse, deuil…

          Le train espéré est supprimé. En conséquence je dois passer la nuit prochaine en route.

          Le 5 mars - Verne.

          Après une nuit dans le baraquement de la gare de Besançon, j'arrive à Baume, puis à Verne où il y a grand-fête. Louis, Alfred sont là. L'on attend les amis invités. C'est grand-fête et belle fête.

          Le gendarme apportant la Croix de guerre à Julien. Le 6 mars - Schlafen (Dormir).

          Le 7 mars - Le long et bon sommeil dans mon lit jusqu'à onze heures.

          Le 8 mars - Besançon.

          Achat de la ferme.

          Maman, Louis et moi chez Me Huot. L'affaire est réglée vite et bien. Ce n'est pas un petit événement dans la vie de la pauvre maison.

          Orgueil légitime de mes parents.

          Satisfaction peut-être suprême à ceux qui vont s'en aller…

          Visite à M. Mathiez.

          J'en sors atterré. Pour la première fois on me montre les indices précurseurs d'une paix prochaine… et désastreuse. La trahison russe va faire céder l'Angleterre qui a de beaux gages pour discuter ; nous, nous serons les dindons de la farce, il nous restera les yeux pour pleurer…

          Mes pauvres morts, vous êtes trahis. Malheureuse France. Et dans la douleur du désespoir, j'entrevois que nous allons nous entredéchirer…

          Ma foi vacille, et cette fois le sacrifice me semble absurde… Cependant s'esquiver est indigne…

          Que devenir ? Que faire ? Je me ferai Papou, hurlait Galliot à Verdun, Papou ! Vous-dis je, Papou. On y est moins mal que dans ce pays de jean-foutres.

          Le 9 mars - Besançon.

          Départ de Louis.

          Papa vient à Besançon.

          Visite (illisible) à Mme Mercier.

          Ein Besuch zu C. Das Gewitter ist vermeiden.. Warten. Warten. Was werden. Mutter hasst nicht mehr Emmy. Ich weiss nicht ob ich sie noch lieben kann... dieser grässlichen ewiger Krieg ist ein Elend.

          (Une visite à C. L'orage est évité. Attendre. Attendre. Que devenir. Maman ne hait plus Emmy. Je ne sais pas si je peux l'aimer encore... Cette affreuse guerre sans fin est une misère.)

          Le 10 mars - Besançon.

          Nachmittag (après-midi) mit C.

          Carmen avec Camille Fourgeot.

          Rencontre émue de Mme Moll et sa Louisette. De Joriot, retour d'Allemagne.

          Immense lassitude morale à voir cette salle de théâtre bondée de civils insouciants tandis que là-haut, on souffre tant.

          Le 11 mars - Journée à Baume. Maternel accueil à Verne.

          Le 12 mars - Verne. Farniente…

          Le 13 mars - Verne.

          J'ai hersé ce matin les champs du Bout de Verdot et bricolé cet après-midi à l'atelier et au jardin.

          Emma me remet des paquets de lettres de M. Je n'ai pas osé les ouvrir.

          Le 14 mars - Sancey-le-Grand.

          Montée à Sancey.

          Marthe heureuse et belle et au fond inquiète et triste.

          Au retour, fatigue physique, incertitude et lassitude.

          Symbole à la halte dans la nuit, au fond du ravin de Pont-les-Moulins sur le bord de la route.

          Le 15 mars - Verne.

          Je devais aller à Montbéliard… peut-être à Belfort. Je n'en ai pas eu le courage. Je suis resté.

          Bricole auprès de Maman. (Regret de n'avoir pas rendu visite à Maman Colin mais soulagement).

          Le 16 mars - Verne.

          Dernier jour… Je m'enlace aux dernières petites joies de la maison. Je fais tout lentement : lever, toilette, déjeuner aux gaudes, causerie avec Maman qui cuisine…

          Après-midi, je roule jusqu'à Baume, via Luxiol - Fontenotte.

          Ai croisé Marthe et Adrienne T.

          Le 17 mars - Besançon.

          L'avenir n'est à personne. (…Quatre lignes en allemand illisibles…)

          M. Fourgeot vient déjeuner avec Camille et moi à la Couronne.

          J'ai une émotion extraordinaire à l'arrivée du train, à revoir mon brave vieux maître.

          Le 18 mars - Besançon. En route vers le front.

          Départ par Gray - Épinal - Blainville.

          Types de voyage.

          L'aspirant Casanova - corse - fougueux - air crâne et franc.

          L'abbé Piéri - des Pyrénées-orientales - lèvres sensuelles - attitude paresseuse - caractère identique - âme trop grasse. J'évoque la figure ascétique du missionnaire Prunier.

          Le soldat Bressard - mon ex-coureur du Chemin des Dames - honnêteté conditionnelle - indélicatesse et bon cœur - ses aventures en mer dans les ports - chez sa marraine - bon soldat - cadet de Gascogne.

          Le mutilé jouant de la flûte dans la cantine de la gare de Blainville.

          Le 19 mars - Baccarat. Hablainville. G.C.2.

          Arrivée lasse à Baccarat.

          Rééquipement rapide à Hablainville.

          L'impolitesse du sergent-major.

          Le mauvais moment de cafard entre la marée mourante de ma permission et le reflux vers la ligne de feu.

          Les paquets de lettres : une de ma pauvre Emmy - Noël.

          La montée en ligne, sac au dos. Le secteur s'est gâté. Les routes sont repérées - bombardées - ça sent le secteur agité.

          Le salut loyal et spontané de mes deux bons soldats Barget et Davidou. Dès l'arrivée à la tranchée, la Stimmung navrante se dissipe. L'air redevient salubre.

          Dans la soirée, émission de gaz, les Boches semblent la traiter par le dédain. Pas un signe de réception ni de réaction.

          Les préparatifs du génie - Sapes - Bouteilles - Tuyaux - Vent… - de l'Infirmerie - Masques - Évacuation.

          L'exécution heure H : le crépitement des mitrailleuses. L'artillerie. L'attente. Les fusées vertes. Les cloches là-bas. Les nuages sur la lune. Le silence. Fin d'alerte.

          Le 20 mars - G.C.2.

          Lettre de Marthe où je trouve cette phrase qui me bouleverse et m'étreint comme une prophétie.

"Si vous pleuriez, ce serait finalement vous qui devriez me consoler". Le discours du Grafen Hertling est une rupture de pont, une annonce de l'ouverture, la fameuse offensive, la G.O.G.

          Le 21 mars - G.C.2.

          Nuit calme.

          Mauvaise volonté de Bécherand.

          Reste couché après l'alerte.

          Après-midi, obus sur le boyau d'accès. Avion vérifiant résultats en rasant le sol.

          Le 22 mars - G.C.2.

          Arrivée du sergent Bracquart. Caporal Achard. Délivrance.

          Toute la nuit bombardement par obus spéciaux de nos deuxièmes lignes. Nuit claire où bruissent les obus de passage. A quatre heures les indices d'un coup de main contre nous se multiplient.

          L'alerte.

          Que chacun porte le masque pendu au cou. Les hommes du groupe de contre-attaque reçoivent leurs grenades.

          Les autres vont à leurs postes de combat. Repli dans les réduits. Fermeture des portes et boyaux.

          Je prépare mon Tissot, les fusées signaux, mon revolver. Je vais à chaque poste (Valentini au fond de la sape…).

          Nous sommes parés.

          Je me poste en écoute sur le bled. Bruits suspects…

          Une fusée, un V.B, des bruits de pas précipités. Les Boches s'enfuient. Rafales -Silence -Le jus -Le repos -Les visites.

          22 heures. Ronde silencieuse.

          23 heures - Minuit. Note très grave du C.A. il faut s'attendre aux heures tragiques. Je ne regrette pas d'être resté. Je suis fier comme un chrétien peut l'être, de me trouver en face du sacrifice.

          Le 23 mars - G.C.2.

          9 heures.

          A trois heures, encore une patrouille boche dans nos réseaux. Quelques obus V.B. la font fuir.

          A cinq heures brusque convulsion des lignes à notre gauche - encore mes comtois à la peine. Quelque coup de main mal reçu.

          Des pièces allemandes tirent au loin et pourtant le coup de départ ébranle l'abri.

          Visite du Capitaine Portères.

          Conseils en cas d'attaque - Répétition de l'exercice de combat : bondir à son poste.

          La sortie de la sape, le feu commencé en douze secondes… "Bravo mes tigres".

          Nuit claire. Patrouille de réseau ; un volontaire : Deheurme. Les autres iront réparer les chicanes que nous avons découvertes.

          23 heures. Les Boches chantent à tue-tête dans Domèvre ??

          Les gars du 35ème dans le coup de main repoussé ce matin ont eu un blessé. Ils ont fait cinq prisonniers Boches sur les fils barbelés. Bravo. Ce succès encourage, réconforte les miens, les excite à être calmes et agiles.

          C'est une question de vitesse et de sang-froid.

          Le 24 mars - Miniéville. G.C.2.

          Lettre à Marthe.

          Lettre à ma Camille.

          Un dimanche radieux ; mais il faut vivre enterré près d'une bougie que les explosions éteignent.

          La relève ce soir. Je suis content de mes hommes. Je ne les connaissais pas. (3ème et 4ème Section écrémées de leurs meilleurs éléments, ceux-ci réservés au coup de main). Ils m'ont surpris par leur veille consciencieuse et leur bonne volonté, dans l'ensemble, à faire de leur mieux.

          Je leur offre un quart de vin pour donner du jarret durant la marche de ce soir.

          A l'entrée d'une sape, dans un rideau de soleil qui l'égaie, la réchauffe et l'idéalise, je lis une page de mon Imitation.

          Et la bête égoïste, inquiète, avide s'est tue ; "l'hôte inconnu" règne sans partage pour une belle heure. Je suis content d'être à l'épreuve, d'avoir reçu, gardé une des dernières places ; déjà je sens la joie naissante de celui à qui on vient dire : "Montez plus haut". Étrange nature que la nôtre qui aspire à la souffrance et au sacrifice avec autant de force qu'à la jouissance égoïste.

          Je suis relevé par le lieutenant Mounier, de la 11ème Compagnie. Un des rares officiers quittant un poste tranquille pour un poste dangereux. Mounier vient de l'E.M. à la veille de l'offensive.

          Rentrée à Miniéville par un beau clair de lune.

          Le 25 mars - Miniéville.

          Ironique nuit de repos… Coucher à vingt et une heures, à minuit, bombardement proche, explosifs et asphyxiants. Il faut se réfugier dans un abri, le masque sur le visage, jusqu'à trois heures. A cinq heures, furieuse canonnade. Alerte. Demande de barrage. Il faut porter la section à la position de résistance… et attendre que le calme revienne vers sept heures.

          Les nouvelles sont désastreuses : les Anglais attaqués sont enfoncés.

          Ahurissant communiqué officiel annonçant le bombardement de Paris par pièce portant à plus de cent kilomètres. Les civils sont peut-être affolés, mais les soldats ne croient pas à ce canon phénoménal.

          Les Boches sont vraiment d'habiles directeurs de théâtre. La tragédie qu'ils dirigent a des surprises "kolossales". Cependant s'ils croient nous abattre, nous épouvanter, ils se trompent. Le vent de France sait souffler le sursum corda plus fort que leurs diaboliques manœuvres ne sauraient l'étouffer.

          Nous retrouvons les angoisses et les réactions d'énergie de l'automne 1914…

          Au repas du soir, on commente les nouvelles : je bois mes larmes, et serre les dents pour ne pas sangloter devant tout le monde.

          Le 26 mars - Miniéville.

          Nuit calme. Réveil matinal afin de rassembler les hommes pour le travail.

          "sans jus, il n'y a rien à faire", disent les poilus paresseux sans quitter leur paille.

          11 heures. Noyon serait repris ! Ma pensée reste accrochée et saignante au paysage d'entre Somme et Oise. Quel malheur.

          Le 27 mars - Miniéville.

          Halte dans le calvaire : le communiqué boche dit : "situation sans changement". Il signale aussi l'intervention des Français. Nous, toujours nous ! Et dire qu'il n'y a que nous qui soyons de taille à lutter contre le Boche.

          Si on tient compte des infériorités de notre organisation, de notre outillage, de notre tempérament insouciant, il faut bien croire même que nous sommes des soldats incomparables.

          Tout cependant décourage le simple soldat et le petit gradé. Un fait typique était l'avortement de ce projet de coup de main qui avait été monté dans la Compagnie. On cherche des volontaires, on sélectionne les types, on les prépare physiquement, moralement à cette crise brusque où leur vie est en jeu. Un officier, le lieutenant Ducombeau, est tout feu, tout flamme. Il pond un projet sur le papier (parfait !) - accompagne une écoute préparatoire, rabâche que les poilus vont gagner la croix, lui la légion d'Honneur : il lui faut la légion d'Honneur. Cette belle ardeur part comme une bulle de savon. Le Monsieur attendait de jour en jour d'être appelé à l'E.M. et cela arrive comme par hasard, la veille du coup de main.

          Premier retard. Un deuxième officier prend la direction du coup de main projeté - (lieutenant Carlier) mais encore comme par hasard, il tombe malade le jour où le vent devient favorable. Le coup de main est ajourné.

          Le 28 mars - Miniéville.

          Mon trente-sixième anniversaire.

          Tout m'est indifférent sous l'accablement des mauvaises nouvelles où je crois entendre des craquements sinistres avant-coureurs de l'effondrement de notre espoir.

          Mon sort est un grain de sable sans importance au milieu d'une pareille tourmente.

          Le bruit court que les Allemands on pris Compiègne… j'ai les boyaux serrés d'angoisse.

          Seigneur, ayez pitié de nous.

          La Compagnie pose du fil barbelé devant la pièce contre tanks !

          Le 29 mars - Dies irae ! Dies illa ! Seigneur nous gravissons avec vous un dur Calvaire.

          Ma tête bourdonne, mon front est brûlant, il tombe une pluie glacée, le canon hurle à la mort, les bruits sinistres semblent les avant-coureurs de l'immense catastrophe où sombrerait la France et l'empire britannique.

          Mes camarades insouciants ou inconscients chantonnent, plaisantent. Je ne puis pas arracher de moi ce vêtement d'inquiétude qui me fait grelotter d'angoisse.

          La vierge tragique et douloureuse dans la chapelle éventrée de Miniéville.

          Petite statuette de plâtre à l'air candide, l'obus en la blessant en a fait une femme déchirée par la souffrance et une sainte en colère faisant le geste de la malédiction.

          Le 29 mars - Contre-coup de nos revers sur ma propre destinée.

          Quand je sens la France meurtrie, défaite, je te sens plus que lointaine ma pauvre Emmy. Je te regarde avec des yeux durs, presque hostiles et mes lèvres murmurent tristement : impossible !… C'est les seuls moments et le seul cas où je ne sens plus de désir de te revoir, où je suis entraîné à me détourner de toi.

          Pâques. J'ai fait, ma bien-aimée le rêve que tu étais arrivée à la maison. Ma mère, mes sœurs te faisaient fête. Je souffrais d'arriver en retard et de ne pas te trouver de suite.

          Ce matin, j'ai voulu me purifier et communier. C'est Pâques et je vais monter en ligne. J'ai parlé de toi à l'aumônier. Il m'a dit que la guerre n'est pas une raison valable pour renoncer à des fiançailles, que Dieu me commande de rester fidèle - Attentes !

          Le 30 mars - Miniéville.

          Les nouvelles sont moins mauvaises. Les bleus "poilus" sont intervenus et les Boches ont sentit aussitôt le "on ne passe pas" de notre race irréductible.

          A l'arrière le grand danger a fait toutes les mains françaises se serrer à nouveau. Une seule angoisse, une seule âme, un seul ennemi.

          En 1636 les Boches étaient arrivés à Corbie. Grand émoi ! Ardente union serrée autour du Cardinal peu aimé.

          Aujourd'hui, même élan autour du vieux Clémenceau que beaucoup ne peuvent sentir. Nous sommes toujours les mêmes. Mais toujours d'un ressort imprévu.

          Les Barbares devront rebrousser chemin.

          Réseau à placer - mais bombardement oblige aussi à rebrousser chemin.

          Un obus de la pièce à longue portée défonce une église pendant l'office du Vendredi-Saint - soixante-quinze morts - quatre-vingt quinze blessés - horreur !

          Lettres. La belle photo de maman.

          La plainte de Camille.

          L'ennui de Marthe.

          Pensée d'Emmy.

          Le 31 mars - Miniéville.

          Soir. G.C. Siam. (N.D. de Lorette).

          Nouvelle vie.

          J'ai eu enfin le courage de fêter Pâques comme il convenait, comme je me devais avant de monter en ligne : les dures et réconfortantes paroles de l'aumônier.

          (…une ligne grattée, illisible…)

          Émouvante minute : "Prions, mes frères pour nos camarades qui vont tomber aujourd'hui dans la bataille".

          "Mon Dieu ne veut pas la guerre ! Il est de la grande paix éternelle et lumineuse. Dieu de veut pas la guerre, mais il la permet, il laisse les hommes égarés se punir eux-mêmes !"

          Sermon de Paques, l'aumônier X… dans la sacristie de l'église effondrée de Miniéville.

          La communion parmi ces ruines, c'est une fleur d'espoir et de courage sous la neige…

          L'horrible …

          Nous sommes relevés par des Américains dans l'ancien secteur de l'Avre.

          Montée en ligne vers N.D de Lorette à la nuit tombante.

          Je relève le sous-lieutenant Riquier - 2ème Compagnie du 35ème. Un prêtre ou un artiste. Physionomie sans cesse en mouvement. Gestes abondants. Jeu des paupières. Grande obligeance.

 

Notes de mars.

          Mois de mars. Mois incertain et décevant. Mois des espoirs et des giboulées, du soleil, du brouillard, des doutes inquiets.

          J'ai eu tout cela, et voici pour finir une fête de Pâques atroce.

          Beaux jours ensoleillés de ma permission. Détresse passagère. Attente de l'attaque. Veille fiévreuse en première ligne. Jours mornes sans nouvelles par temps de brume à Miniéville et bombardement déprimant. La vie au fond des caves.

          La grande offensive déclanchée. Les nouvelles angoissantes. Le frisson de la catastrophe. L'espoir accroché à l'armée française. Soif de sacrifice, résolution : "Je maintiendrai".

          Le rétablissement. Premières nouvelles meilleures.

          "Es muss doch Frühling werden".